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Ukraine. Slavoutytch, la ville de l’après-Tchernobyl, par Alexandre Mouthon

[Ukraine. Slavoutytch, la ville de l’après-Tchernobyl, par Alexandre Mouthon], pour plus d'information, consulter la description longue en dessous de cette illustration

Machine qui mesurait l'irradiation des employés à Tchernobyl.
Alexandre Mouthon

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Mis à jour le 29/04/2015

Introduction

Près de 30 ans après le drame de Tchernobyl intervenu le 26 avril 1986, la région demeure très marquée. Pour conjurer le sort et surtout reloger les habitants obligés de quitter le périmètre de contamination déclaré, une nouvelle ville a vu le jour, Slavoutytch. Les photos extraites d’un reportage réalisé par l’auteur en décembre 2014 illustrent la motivation de ce projet d’urbanisme sorti de rien et à bien des égard apparaissant comme « hors du temps ».


Ukraine. Slavoutytch, la ville de l’après-Tchernobyl

Alexandre Mouthon*

L’Ukraine est traversée par de nombreux enjeux que la guerre tantôt amplifie, tantôt escamote. La question énergétique en fait partie. L’histoire de l’industrie nucléaire a profondément marqué le territoire et le peuple ukrainiens tout autant que celle de l’exploitation du charbon du Donbass. Si la plaine d’Ukraine fut couramment présentée comme le « grenier à blé de l’URSS », le Donbass fut son chaudron à charbon puis la centrale nucléaire de Tchernobyl son faire valoir technologique, sa fierté. En 2015, quinze réacteurs nucléaires sont répartis sur l’ensemble du territoire. Sur le site de Tchernobyl, un projet de stockage du combustible usagé est en cours.  Bien que le pays essaye de tendre vers l’indépendance énergétique, celle-ci demeure illusoire tant demeure forte sa dépendance envers la Russie que ce soit pour son approvisionnement en gaz, en combustible nucléaire et, pendant l’hiver 2014-2015, en charbon.

La construction des centrales nucléaires par l’ex-URSS dans les années 1970 s’est souvent accompagnée de la création de villes nouvelles. En 1986, l’accident nucléaire de Tchernobyl a rayé de la carte Prypiat, la plus célèbre d’entre elles. Face à l’ampleur du drame, à la nécessité de reloger la population et à la préservation de son image, l’ex-URSS avait alors réagi en construisant ad hoc une autre ville nouvelle de secours : Slavoutytch.

Place de l’hôtel de ville de Slavoutytch. Monument érigé « à la mémoire des héros soviétiques » disparus lors de l’explosion, le 26 avril 1986, du réacteur numéro 4 de la centrale nucléaire de Tchernobyl.

La ville de Slavoutytch a été érigée par les autorités soviétiques de l’époque après la catastrophe nucléaire de Tchernobyl du 26 avril 1986. En deux ans, une cité idéale à la soviétique est sortie de terre. L’objectif était de reloger les habitants évacués de la zone d’exclusion contaminée (allant de la ville nouvelle de Pripiat au village de Tchernobyl) ainsi que les travailleurs de la centrale (les fameux nettoyeurs envoyés par centaines de milliers) en démontrant au monde la formidable capacité de réactivité du modèle soviétique. C’est d’ailleurs depuis Slavoutytch que des trains emportent depuis 1988 les femmes et les hommes qui ont et qui assurent encore aujourd’hui les travaux de gestion post-catastrophe sur le site.

En 1986, il n’y avait qu’une seule gare ferroviaire au milieu de la forêt, toute proche de la Biélorussie. Pour sa part, la centrale nucléaire de Tchernobyl se trouve sur le fleuve Pripiat qui rejoint le Dniepr au sud en direction de Kiev, la capitale. La région est très sableuse, marquée par l’histoire géomorphologique de ces fleuves.

Un hameau de la zone contaminée. La route qui le traverse n’est pas condamnée. Aucun panneau n’indique que nous sommes entrés dans le périmètre d’exclusion autour de la centrale.  Le monument à la mémoire des soldats soviétiques tombés pendant la Seconde Guerre mondiale est fleuri, ce qui atteste d’une présence.

 

À quelques centaines de mètres du monument aux morts, dans les bois contaminés, surgit une récente Église orthodoxe.

Slavoutytch est située en face de la centrale nucléaire, à l’Est, de l’autre côté du fleuve, à la limite de la zone d’exclusion. On franchit aisément cette « limite » arbitraire pour se rendre dans les villages et les bourgs voisins. En la traversant, on peut y remarquer des maisons habitées illégalement entre les ruines de celles qui ont été, pour leur part, abandonnées. Cette église flambant neuve construite dans le hameau atteste de la présence d’une communauté.

Musée de Slavoutytch. Maquette de la cité idéale : chaque vitrail de cette salle représente une des huit républiques socialistes soviétiques qui participèrent à la construction de la ville nouvelle.

L’ex-URSS a mobilisé des moyens financiers et humains considérables pour construire cette ville qui se voulait être un symbole de cohésion sociale. Mais les difficultés financières de l’ex-URSS n’ont pas permis d’achever toutes les infrastructures. Il fut donc décidé que huit républiques socialistes soviétiques devaient prendre en charge, chacune, la construction d’une partie de la ville. Ainsi, l’organisation spatiale de la cité est composée de « blocs » portant chacun le nom de la République qui l’a construit. L’ensemble est centré sur la place de l’hôtel de ville. Chaque « bloc » comprend deux secteurs : l’un constitué de pavillons, le second d’habitats collectifs, organisés autour d’un jardin d’enfants central.

Bloc construit par l’Arménie.

Les matériaux utilisés et la main-d’œuvre furent mobilisés à partir des huit républiques sollicitées et de la Russie. Il s’agit de : l’Arménie, la Géorgie, l’Azerbaïdjan, l’Ukraine, la Biélorussie, l’Estonie, la Lettonie et la Lituanie. Des statues inspirées du réalisme socialiste marquent l’espace de chaque quartier. Le monument arménien (ci-dessus) est le plus abouti malgré la réduction du budget alloué à l’époque en raison du tremblement de terre survenu en Arménie en 1988 qui nécessita de revoir les priorités financières.

Le stade de la ville de Slavoutytch, infrastructure centrale jouxtant la grande place de l’Hôtel de ville. Le revêtement est défoncé, la piste est gorgée d’eau.

Le plan d’aménagement donne la priorité aux piétons et aux enfants. Ainsi, la ville est entourée de larges boulevards qui permettent aux voitures d’accéder aux différents quartiers en évitant de provoquer une intense circulation au centre. Il y a quatre ensembles scolaires (collège et lycée) numérotées de un à quatre, un stade, une piscine couverte, des gymnases, un hôpital, etc. On y trouve tous les services publics nécessaires.

Bloc construit par l’Azerbaïdjan.

À l’époque soviétique, chaque famille a bénéficié d’un logement remis à titre gracieux. Après la chute du communisme et le démantèlement de l’URSS en 1991, toutes ces familles sont devenues propriétaires. La ville n’est pas raccordée au gaz, ce qui est très rare en Ukraine. Cela s’explique par la proximité de la centrale dont les autres réacteurs ont continué de fonctionner après l’explosion du réacteur numéro 4. Le dernier réacteur a été définitivement arrêté en 2000. En décembre 2014, dans l’Ukraine en guerre, les coupures de courants sont fréquentes car l’approvisionnement en charbon des centrales thermiques qui suppléées à l’arrêt définitif de la centrale nucléaire, est irrégulier.

Bloc « Moscou ».

Le niveau de vie actuel des habitants de Slavoutytch est légèrement plus élevé qu’ailleurs pour une ville de cette taille (environ 25 000 habitants). L’insécurité y est faible. La ville est très propre, les habitants en sont fiers. Elle bénéficie de la présence de centaines d’expatriés (dont de nombreuses familles françaises) qui travaillent sur le projet international NOVARCA(1) d’un nouveau sarcophage qui doit se substituer à l’ancien.

Bloc construit par la Géorgie.

Marché quotidien, bloc Moscou Ces babouchkas de Slavoutytch cultivent quelques légumes dans leurs jardins pour compléter leur maigre retraite. Les légumes sont contaminés. Elles se sont par ailleurs organisées pour participer à « l’effort de guerre » : elles tricotent des mitaines et des chaussettes destinées à leurs soldats au front.

 

En décembre 2014, la situation économique générale s’avère très difficile, les habitants et les autorités locales ont beaucoup de mal à entretenir la ville, la vétusté des infrastructures est criante, l’eau ne coule plus dans les fontaines publiques. Le chantier de Tchernobyl emploie moins de 3 000 habitants de Slavoutytch et les familles sont surtout préoccupées par la situation dans les régions en guerre à l’Est où de nombreux enfants de Slavoutytch sont soldats.

Note
(1) Anthony Hernandez, « Le nouveau sarcophage de Tchernobyl, un projet pharaonique », Planète, 25 avril 2011.

* Journaliste.

Pour citer cet article : Alexandre Mouthon, Ukraine. Slavoutytch, la ville de l’après-Tchernobyl, P@ges Europe, 29 avril 2015 - La Documentation française © DILA 

 

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