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Danemark. Le tout renouvelable pour horizon énergétique, par Antoine Jacob

[Danemark. Le tout renouvelable pour horizon énergétique, par Antoine Jacob], pour plus d'information, consulter la description longue en dessous de cette illustration

Parc éolien de Middelgrunden au large de Copenhague.
© VisitDenmark

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Mis à jour le 04/11/2015

Introduction

Le Danemark s’est engagé de longue date dans une politique visant à promouvoir les sources d’énergies renouvelables. Ainsi, son parc d’éoliennes lui fournit déjà près de 40 % de l’électricité consommée. Mais il lui reste beaucoup à faire pour atteindre les objectifs qu’il s’est fixés. D’autant que le gouvernement en place depuis l’été 2015 a décidé de marquer le pas, provoquant les critiques des partisans d’une transition la plus rapide possible.


Danemark. Le tout renouvelable pour horizon énergétique

Antoine Jacob*

En avril 1990, pour la première fois, le gouvernement danois mettait sur pied un plan en vue de réduire les émissions de gaz à effet de serre. Vingt-cinq ans plus tard, le royaume scandinave est montré en exemple. Dans l’indice 2015 publié par le think-tank Germanwatch et par le réseau d’ONG « Climat Action Network-Europe », il arrive en tête des pays luttant contre le réchauffement climatique. C’était déjà le cas en 2014 et en 2013(1) : « Le fait qu’un pays industrialisé soit le plus progressiste de tous en matière de protection du climat permet d’entretenir l’espoir au niveau mondial, particulièrement dans la perspective du nouvel accord » sur lequel va travailler à partir du 30 novembre 2015 la Conférence sur le climat (COP21) qui se tiendra à Paris.

Cette conférence, précisent ses initiateurs, « envisagera d’obtenir, pour la première fois en plus de vingt ans de négociations aux Nations Unies, un accord universel juridiquement contraignant sur le climat »(2), avec pour objectif de maintenir le réchauffement climatique en 2100 sous le seuil de 2°C par rapport au niveau prévalant avant 1850. Pays ayant développé une conscience écologique assez vive, tout comme ses voisins nordiques, le Danemark entend contribuer à cet effort. Le fait que le dérèglement climatique affecte en particulier le Groenland, territoire autonome danois situé dans la région arctique(3), n’est pas étranger à cette motivation. Tout comme la tenue en 2009 à Copenhague de la COP15, une des conférences internationales ayant précédé celle que Paris s’apprête à accueillir, a joué sur la mobilisation du royaume dans ce domaine.

L’éolien, choix évident

En 2014, 26,3 % de l’énergie consommée au Danemark provenait des énergies renouvelables, 38,2 % du pétrole, 16,3 % du gaz, 15,5 % du charbon, 2,4 % des déchets non-biodégradables, le reste (1,3 %) étant de l’électricité importée des pays voisins.

Le vrai coup d’envoi de la transition progressive du pays vers les énergies renouvelables remonte aux années 1970. Lorsque la crise pétrolière frappe l’ensemble du monde industrialisé, le Danemark n’y échappe pas. Les pouvoirs publics décident dès lors de réduire la dépendance à l’égard du pétrole. Vers quoi s’orienter ? Les centrales à charbon paraissent déjà trop polluantes pour constituer une alternative crédible. Le nucléaire, quant à lui, n’a jamais eu bonne presse à Copenhague la « baba-cool ». De la capitale danoise, on aperçoit par temps clair la centrale suédoise de Barsebäck, de l’autre côté du détroit de l’Øresund, qui fait office de repoussoir. Les autorités danoises parient alors sur une ressource inépuisable dans ce plat pays entouré de mers : le vent.

D’emblée, le gouvernement instaure un système d’aides aux investissements privés. Les citoyens, et en particulier les agriculteurs, sont incités à acquérir des éoliennes. Des coopératives se créent un peu partout, ce qui contribue à développer la tolérance de la population à l’égard de ces intruses que sont les turbines. Ces engins – souvent Made in Denmark, leurs producteurs revendiquant près de 40 % du marché mondial du secteur – font désormais partie du paysage et de la culture populaire danoise : les éoliennes apparaissent dans des clips diffusés avant le journal télévisé ; les enfants s’amusent avec des miniatures produites par Lego, le champion national du jouet…

Record mondial

Au fil du temps, toutefois, la machine se grippe. L’État réduit les aides après l’arrivée au pouvoir, en 2001, d’un gouvernement de centre-droit à la fibre écologique moins développée. Avec la mise à la casse des turbines de première génération et l’apparition de remplaçantes plus imposantes, la popularité de ces engins décroît. De grands groupes énergétiques prennent souvent le relais des coopératives, réduisant l’ancrage local des éoliennes. Les communes deviennent plus méfiantes. Le résultat est que, en 2007, la part de l’électricité danoise générée par le vent stagne alors à quelque 20 % du total. En volume produit, le Danemark – peuplé de moins de six millions d’habitants – est dépassé par l’Allemagne, l’Espagne, la France, l’Italie et le Royaume-Uni.

La prise de conscience des dangers occasionnés par le réchauffement climatique convainc néanmoins le même gouvernement de relancer la production d’énergie éolienne à partir de 2008. On encourage l’implication des citoyens dans tout nouveau projet. On planifie l’édification de nouveaux parcs, notamment offshore, pour doper le potentiel de production nationale. En 2009, année de la COP15 à Copenhague, la capacité installée des éoliennes danoises avoisine les 3 400 mégawatts (MW). Fin 2015, elle excède les 4 800 MW (plaçant le pays au 8ème rang européen), dont 1 300 MW offshore (3ème rang). Un peu plus de 39 % – record mondial – de l’électricité consommée dans le pays provient désormais des quelque cinq mille éoliennes existantes, selon Energinet.dk, le gestionnaire des réseaux publics de distribution de gaz et d’électricité.

Cette proportion doit progressivement passer à 50 % en 2020. Tel est en tout cas l’objectif que se sont fixé les partis politiques – du moins la quasi-totalité de ceux représentés au Parlement – ayant signé un « accord énergétique » en 2012, transposé depuis dans la loi. Pour les experts, l’objectif ne semble pas irréaliste. Le cap des 50 % a d’ailleurs déjà été franchi certaines journées particulièrement venteuses et de nouvelles installations sont prévues. Mais, pour y parvenir, il faudra toutefois venir à bout des doutes concernant l’impact des turbines sur la santé des habitants du voisinage. La fréquence des crises cardiaques et des AVC y serait plus élevée qu’ailleurs, selon des opposants aux grandes fermes d’éoliennes. Pour tenter d’y voir clair, trois ministères – Santé, Environnement et Énergie – cofinancent une vaste étude portant sur 45 000 personnes, dont les résultats sont attendus au printemps 2017. Lèvera-t-elle toutes les inquiétudes, ainsi que les réticences de certaines municipalités à accorder de nouveaux permis de construire ?

Accord politique sur des objectifs ambitieux

Les principaux objectifs du Danemark dans le domaine ont été déterminés lors de la législature 2011-2015 et inclus dans un Plan climatique(4), à l’initiative de la coalition de centre-gauche dirigée par la social-démocrate Helle Thorning-Schmidt. Ces objectifs, outre celui de 50 % d’électricité consommée fournis par les éoliennes d’ici 2020, se résument ainsi :

  • Une réduction de 40 % des émissions danoises de gaz à effet de serre d’ici à 2020, par rapport au niveau de 1990 (à titre de comparaison, les États européens se sont accordés en septembre 2015 sur un objectif de réduction de 40 % à horizon 2030) ;
  • Une réduction de 12 % de la consommation d’énergie brute en 2020 par rapport à 2006 ;
  • La fin de la dépendance à l’égard des combustibles fossiles – charbon, gaz, pétrole – d’ici 2050, y compris dans les transports (dans la stratégie de communication des autorités vis-à-vis de l’étranger, cet objectif est présenté comme le but ultime) ;
  • Et, pour y parvenir, plusieurs étapes : la fin de l’utilisation du charbon en 2030 et du gaz naturel – que le Danemark extrait de la mer du Nord – en 2035.

« Ces objectifs ont également été approuvés par les partis d’opposition, ce qui est une des clés de l’approche danoise dans le domaine et permet de les inscrire dans la durée »(5), souligne Hans Jørgen Koch, qui dirige Nordic Energy Research, la plateforme de coopération entre États nordiques en matière de recherche sur l’énergie. Cela n’empêche toutefois pas l’expression de nuances, parfois marquées, quant à la façon d’atteindre ces priorités. Et, aussi ambitieuse soit-elle, « une vision est une chose, le passage à l’acte en est une autre », notait déjà en 2011 l’universitaire danoise Katherine Richardson, qui présidait alors la Commission climat, nommée trois ans plus tôt par le gouvernement pour le guider sur la voie des énergies renouvelables.

Retards annoncés

De fait, en dépit d’une marche progressive dans cette direction, les deux derniers gouvernements en place ont choisi de faire parfois quelques écarts par rapport à la feuille de route. Ainsi, à la demande de l’opposition libérale, le gouvernement de centre-gauche a décidé, en juin 2014, de reporter de deux ans – soit jusqu’en 2021 – la mise en route de ce qui est annoncé comme le plus grand champ d’éoliennes offshore du pays. D’une capacité de 600 MW pouvant approvisionner 600 000 foyers en électricité, le champ de Kriegers Flak, situé en mer Baltique, est censé faire augmenter de sept points de pourcentage la production d’électricité danoise générée par l’éolien. Ce report a été justifié par la nécessité de financer d’autres mesures destinées à favoriser la croissance. Quitte à indisposer les partisans d’une transition résolue vers les énergies renouvelables : « Comme s’il n’y avait pas de croissance et d’emplois verts… Il est très décevant de voir qu’on retarde ainsi la transition et qu’on instille le doute quant à la possibilité d’atteindre les objectifs de la loi énergétique », a alors réagi Hanne Jersild, experte sur le climat et l’énergie pour l’antenne danoise du Fonds mondial pour la nature (WWF)(6).

Depuis son retour au pouvoir en juin 2015, le Parti libéral du Premier ministre Lars Løkke Rasmussen, quant à lui, a émis des signaux suscitant des interrogations sur la persistance de l’exemplarité danoise dans le domaine. Et sur la réelle volonté du gouvernement de respecter les objectifs fixés durant la précédente législature, pourtant alors soutenus dans leur grande majorité par les mêmes libéraux. Ainsi le nouveau ministre de l’Énergie et du Climat, Lars Christian Lilleholt, a-t-il annoncé que, finalement, le pays devrait se contenter d’une réduction de 37 % des émissions danoises de gaz à effet de serre d’ici à 2020, au lieu des 40 % prévus. Selon lui, la différence est minime. Le nouveau gouvernement a également annoncé son intention de reporter, pour une durée encore non spécifiée, les étapes intermédiaires de 2030 (fin de l’utilisation du charbon) et de 2035 (fin du gaz).

Les milieux économiques émettent des doutes

Toutes ces mesures sont susceptibles d’être amendées dans un sens plus proche des objectifs initiaux, lors des négociations qui vont avoir lieu avec les autres partis politiques d’ici la fin de 2015, en vue d’une adoption par le Parlement. Le gouvernement libéral, ultra minoritaire au Parlement (34 sièges sur 179), doit s’assurer d’une majorité de voix pour faire adopter sa politique. Pour le ministre libéral, néanmoins, si le passage aux énergies renouvelables est souhaitable, voire nécessaire, il ne doit pas se faire à n’importe quel prix. « Cela ne peut être bon pour personne que le Danemark mène une politique énergétique si coûteuse que cela réduirait sa compétitivité et affecterait le budget national d’une manière disproportionnée. Le climat mondial n’en serait pas sauvé pour autant », expliquait-il en septembre 2015 au quotidien économique Børsen.

Si la Confédération danoise de l’industrie, Dansk Industri (DI), a applaudi le ministre soucieux de la compétitivité des entreprises, elle n’en a pas moins critiqué une autre mesure annoncée par celui-ci : la division par six de l’enveloppe annuelle attribuée à un programme de recherche sur les technologies énergétiques. « C’est faire fausse route », a estimé la Confédération(7). Face à la tournure prise par les événements, le groupe énergétique allemand E.ON, lui, a menacé de cesser d’investir dans les énergies vertes au Danemark. « Il est absolument nécessaire à une bonne programmation des investissements que le gouvernement s’en tienne aux objectifs sur le climat », a déclaré Tore Harritshøj, le directeur de la filiale danoise du groupe allemand(8).

Le gouvernement s’est aussi fait rappeler à l’ordre à propos de la planification stratégique des investissements à réaliser pour bâtir le système énergétique de demain. Formé au début de l’année 2015, le Conseil climat, instance dont la mission consiste aussi à veiller à ce que le pays respecte ses engagements dans le domaine, a analysé les investissements publics prévus pour y parvenir. Or, « le rythme suivi actuellement, déterminé par l’accord énergétique de 2012, n’est pas assez soutenu à la lumière de ce qui devra être accompli si nous voulons atteindre l’objectif de 2050 » (la fin totale du recours aux combustibles fossiles), a lancé, le 15 octobre, Peter Birch Sørensen, le président de ce conseil constitué de sept experts indépendants(9).

Les voitures électrique 180 % plus chères

Autre annonce gouvernementale qui n’est pas passée inaperçue, le 29 septembre 2015, la décision de supprimer l’exemption de taxe à l’enregistrement dont bénéficient les voitures électriques. Motivée par le besoin d’assurer des rentrées fiscales, la mesure, qui vient d’obtenir l’aval d’autres partis, se traduira par une hausse de 180 % du prix de ces véhicules, étalée sur cinq ans. Un mauvais coup pour les constructeurs mondiaux et les conducteurs danois qui comptaient rejoindre ceux, de plus en plus nombreux, convertis à l’électrique. Dans la foulée, le gouvernement a indiqué vouloir annuler une taxe sur les véhicules diesel, introduite par son prédécesseur pour réduire la pollution. Et ce, a-t-il avancé, afin de favoriser la compétitivité des entreprises danoises affectée, selon lui, par cette taxe dont la taille avait quintuplé entre 2011et 2015.

À Copenhague, l’Agence nationale pour l’énergie cherche à relativiser ces débats et l’impact des mesures annoncées par le gouvernement actuel. « Il y aura certes des ajustements, mais notre ambition pour 2050 demeure. Les moyens et les politiques à suivre pour y parvenir changent un peu, c’est tout. Avec le nouveau gouvernement, l’accent sera mis sur d’autres priorités : plus d’efficacité énergétique dans la construction, dans les systèmes de chauffage, etc. », argumente Anders Hasselager, conseiller spécial au sein de l’Agence(10).

Planification sur le long terme

Actuellement, environ 40 % de l’énergie consommée au Danemark sert à chauffer et à éclairer les bâtiments en tous genres. Pour améliorer leur efficacité énergétique, l’État a défini des plans établissant des normes à atteindre selon un calendrier fixé une dizaine d’années au préalable, parfois plus. Le dernier en date remonte à 2010. Il prévoit une réduction par palier du nombre de kilowatts-heure (KWh) consommés annuellement dans une maison individuelle. Pour une surface de 150 m², ce nombre est passé de 150 KWh en 1982 à 40 KWh en 2015, et une nouvelle baisse de 25 % est prévue d’ici 2020. « L’industrie du bâtiment connaît ces objectifs depuis longtemps. Elle a donc pu s’y préparer, développer de nouveaux produits, des technologies innovantes. De plus, elle sait que, si elle s’adapte à des critères qui seront bientôt en vigueur dans d’autres pays de l’Union européenne, elle sera bien placée pour y exporter ses produits », explique A. Hasselager.

« Si je devais mettre en avant un aspect de la politique danoise pour passer au tout énergies renouvelables, ce serait la planification », ajoute-t-il. « Pour le bâtiment, par exemple, nous allons bientôt publier les normes que nous souhaitons voir atteintes en 2050 et qui devront alors être suivies. » Il en va de même pour d’autres secteurs. Dans le domaine du chauffage, l’État, en coopération avec les communes, a favorisé le développement de petites unités décentralisées, au détriment des grandes centrales à charbon privilégiées naguère. Il existe désormais, réparties dans le pays, quelque 680 petites unités de cogénération (au pétrole, au gaz ou à la biomasse), produisant chauffage et électricité de manière plus économe.

Les centrales utilisant du gaz cesseront, en temps voulu, d’être autorisées à fonctionner. Quant à celles fonctionnant au charbon, elles ont commencé à être converties à la biomasse. « C’est un grand défi pour le pays, qui part d’assez loin en termes de recours aux combustibles fossiles, mais nous pensons que nous pouvons réussir », avance A. Hasselager. Globalement, insiste Hans Jørgen Koch, « les pays nordiques sont déjà, en moyenne, en dessous du niveau d’émissions que l’ensemble du monde devrait, selon l’Agence internationale de l’énergie, atteindre d’ici 2040 si l’on veut tenir l’objectif des 2°C ». L’objectif sur lequel la COP21 doit se pencher à Paris.

* Journaliste indépendant, spécialiste des pays nordiques et baltes, tient le blog Nordiques & Baltes.

Pour citer cet article, Antoine Jacob, « Danemark. Le tout renouvelable pour horizon énergétique », P@ges Europe, 4 novembre 2015 – La Documentation française © DILA

(1) Cet indice « de performance » (PDF 3,55 Mo) prend en compte 58 pays responsables de plus de 90 % des émissions de CO² dans le monde.
(2) COP21.
(3) À propos du Groenland, voir notamment Antoine Jacob, « Groenland : la longue marche vers l’autonomie », Questions internationales, n° 75, septembre-octobre 2015, pp. 97-104.
(4) Le Plan climatique du gouvernement danois (PDF 2,72 Mo), août 2013.
(5) Intervention lors d’une présentation des politiques nordiques en matière d’efficacité énergétique, 29 septembre 2015, Oslo.
(6) Citée dans un article de la revue technique Ingeniøren, 18 juin 214.
(7) Citée dans le quotidien Information, 15 octobre 2015.
(8) Op. cit. note 7.
(9) Op. cit. note 7.
(10) Intervention lors d’une présentation de la politique énergétique danoise, 30 septembre 2015, Copenhague.

 

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