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Espagne. Le poids persistant de l’héritage franquiste, par Yves Zurlo

[Espagne. Le poids persistant de l’héritage franquiste, par Yves Zurlo], pour plus d'information, consulter la description longue en dessous de cette illustration

L’esplanade et l’entrée de la basilique où est enterré Francesco Franco.
Yves Zurlo © octobre 2015

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Mis à jour le 20/04/2016

Introduction

Pour avoir préféré oblitérer la responsabilité politique et pénale des auteurs des crimes commis sous la dictature franquiste afin de ne pas compromettre sa transition démocratique, l’Espagne demeure aux prises avec des dossiers encore épineux. C’est le cas du mausolée pharaonique construit sous Franco pour abriter la dépouille du dictateur et célébrer « sa victoire » sur les Républicains espagnols.


Espagne. Le poids persistant de l’héritage franquiste

Yves Zurlo*

Nombreux sont les États européens à s’être tôt ou tard trouvés confrontés aux fantômes de leurs crimes. Qu’il s’agisse de ceux commis par l’Allemagne nazie, ou de ceux perpétrés par les différentes puissances coloniales que furent, entre autres, le Portugal, la Belgique, le Royaume-Uni et la France ou qu’il s’agisse également, aux lendemains de la chute du mur de Berlin, dans les pays d’Europe centrale et orientale, des déportations et persécutions ayant eu lieu sous les régimes communistes.

Ainsi, l’inauguration par le chef de l’État français, François Hollande, le 7 juillet 2015, d’un mémorial dans les Antilles françaises en hommage aux quelque 1,6 million de victimes de l’esclavage vise à entreprendre un travail de mémoire décisif pour les générations de ce département français et de la France tout entière. Telle est l’investigation mémorielle dans laquelle s’est également engouffrée l’Espagne au regard de son passé franquiste mais sans que cette réappropriation par l’ensemble de la société et de la classe politique de la mémoire de la guerre civile et des crimes commis à l’encontre du camp républicain aboutisse encore à un récit communément partagé.

Voilà un peu plus de 40 ans, le 20 novembre 1975, Francisco Franco, le généralissime et « Caudillo d'Espagne par la grâce de Dieu » s'éteignait(1). Depuis cette date, l'ancien dictateur est enterré dans la basilique souterraine du Valle de los Caídos aux côtés de José Antonio Primo de Rivera, fondateur de la Phalange (Falange), le parti fasciste sur lequel s'appuya en partie Franco pour conquérir le pouvoir (1936-1939).

L’histoire du tombeau de Franco

Monument colossal, digne héritier d'une architecture fasciste qui se voulait écrasante, el Valle de los Caídos(2) a été imaginé en 1940 par Franco en personne, juste aux lendemains de la Guerre civile espagnole. Situé dans la vallée de Cuelgamuros dans la communauté autonome de Madrid, à quelque 50 km au nord-ouest de la capitale, il se veut un témoignage de sa victoire : « Pour que les pierres qui se dresseront [ici] aient la grandeur des monuments anciens qui défient le temps et l'oubli »(3), selon les propres termes du dictateur. Il s'agit en fait du plus important édifice d'architecture fasciste au monde toujours en fonction.

Sa construction a duré près de vingt ans (de 1940 à 1959). Aux côtés d'ouvriers, près de 20 000 prisonniers politiques républicains y travaillèrent dans des conditions souvent très difficiles : beaucoup périrent, d'autres furent grièvement blessés dans le chantier d'excavation de la basilique souterraine et la construction de l'immense croix, haute de 150 mètres et qui domine l'ensemble du site.

Le 1er avril 1959, date anniversaire de la victoire définitive du camp franquiste sur la République espagnole, le monument est inauguré en grande pompe. Le transfert de la dépouille de José Antonio est alors effectué à dos d'homme depuis le palais-monastère de l'Escurial situé au nord de Madrid où il avait été enterré dans un premier temps. Puis, dans les années 1960, les restes de milliers de victimes du camp nationaliste (c'est-à-dire franquiste) sont réunis dans les dépendances de la basilique.

À cette époque, sans aucun scrupule, Franco divise l'Espagne et ses morts en deux camps : d'un côté, ceux tombés « pour la Patrie » et dont les noms sont gravés sur les murs des églises et des monuments et, de l'autre, « les sans-noms, ceux dont les corps ont été jetés dans les fosses communes sous la terre de l'oubli »(4).

En 1964, au moment de la commémoration des « Vingt-cinq années de paix », il faudra l'insistance de ses proches conseillers pour que Franco accepte que les dépouilles de quelques républicains rejoignent, pourvu qu'ils aient été catholiques, les autres victimes de la Guerre civile dans ce « mausolée » qui était censé, à l’origine, réunir les victimes des deux camps.

Finalement, c'est en novembre 1975, à la demande du nouveau roi Juan Carlos Ier, que le cercueil de Francisco Franco est déposé derrière l'autel, face à la tombe de José Antonio et vient rejoindre les 33 872 victimes de la Guerre civile ensevelies en ce sinistre lieu.

Depuis lors, la basilique de Santa Cruz del Valle de los Caidos sort de son silence chaque 20 novembre pour célébrer l'anniversaire de la mort du Caudillo : à cette occasion, des nostalgiques du régime franquiste, phalangistes (falangistas) et militants d’extrême droite viennent rendre hommage à l'ancien chef de l'État au cours d'une messe ponctuée de saluts fascistes.

Un monument grandiose

L'ensemble, monumental, se compose d'une immense basilique souterraine creusée sous un énorme rocher : la longueur de la basilique est de 262 mètres, sa hauteur et sa largeur sont de 22 mètres, ce qui en fait un des plus grands édifices du monde chrétien(5). Autour du chœur, de grandes statues à l'allure guerrière représentent les différents corps de l'armée espagnole, donnant à l'ensemble une atmosphère glaciale. L'entrée de la basilique est précédée d'une vaste esplanade qui s'ouvre sur une vallée boisée classée parc naturel ; cet ensemble particulièrement impressionnant est visible de loin.

De l'autre côté de l’imposant rocher, l'architecte et concepteur des lieux, Pedro Muguruza, a construit un ensemble de bâtiments disposés autour d'une vaste esplanade : une abbaye bénédictine, une hôtellerie pour accueillir les visiteurs, la escolanía – un collège d’enfants dédié à l’étude et à la pratique du chant grégorien – et enfin un centre d'études sociales, aujourd'hui très peu utilisé mais qui, à l'origine, devait promouvoir la doctrine sociale de l’Église. Enfin, parachevant le tout, une immense croix de 150 mètres surplombe l'autel de la basilique qui se voit également de très loin.

À l’évidence, ce monument de caractère à la fois religieux et guerrier est un condensé de l'idéologie national-catholique qu'avait voulu imposer Franco à l'Espagne durant les 36 ans que dura sa dictature.

Une immense croix, visible de très loin, se dresse au-dessus de la crypte

Une immense croix, visible de très loin, se dresse au-dessus de la crypte.

Yves Zurlo © octobre 2015

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Du « Pacte du silence »...

À la mort du Caudillo s'ouvre une période que l'on a appelée « la transition démocratique ». Le roi, Juan Carlos Ier, choisi par Franco lui-même pour lui succéder, entend inaugurer une nouvelle ère démocratique : les partis, hier interdits, sont à nouveau appelés à participer à la vie politique et à préparer une nouvelle Constitution qui verra le jour en 1978. Cet arrangement s’appuiera sur un accord implicite de toutes les forces politiques pour refuser l'exploitation des rancœurs du passé à des fins partisanes : ce « pacte du silence » (ou encore pacte de l’oubli(6)) sera l’un des fondements de la transition démocratique. Son expression la plus concrète est sans aucun doute la loi d'amnistie votée en 1977, au terme de laquelle les jugements émis sous la dictature de Franco sont frappés de nullité. Mais cette loi interdit aussi tout recours judiciaire contre les auteurs d'exactions commises par ce régime. Ainsi, la plupart des fonctionnaires de l'ancien régime resteront en poste et de nombreux militants politiques du Movimiento (franquiste) rejoindront les rangs du tout nouveau parti de droite, l’Alliance populaire (Alianza Popular) : cette « mansuétude » fut considérée comme le prix à payer pour garantir une transition en douceur vers la démocratie.

… à la loi sur la mémoire historique de 2007

Dans les années 1990, sous les gouvernements de droite conduits par José María Aznar, un certain révisionnisme historique se fait jour qui tente de réévaluer positivement la dictature de Franco. Tout compte fait, affirment ses défenseurs, le bilan du régime franquiste n'est pas si mauvais, surtout du point de vue économique : n’est-ce pas, après tout, au cours de la seconde période de celui-ci que le pays a connu un « miracle économique » qui lui a permis de se rapprocher du niveau moyen des pays européens ?

Les grands travaux de l'époque franquiste – les barrages en particulier –, le tourisme et les devises envoyées par les travailleurs émigrés en Europe du Nord, selon eux, ont bel et bien fait sortir l'Espagne du retard économique qui la caractérisait au sortir de la Guerre civile.

Pourtant, au tournant des années 2000, une partie de la société civile espagnole – enfants ou petits-enfants des victimes républicaines du franquisme – a voulu remettre en question le fameux « Pacte du silence » : des citoyens dans un cadre privé ou associatif ont entamé des procédures judiciaires en vue d’obtenir les exhumations de fosses communes où avaient été enterrées à la hâte les victimes des exécutions sommaires perpétrées durant la Guerre civile ou de la répression planifiée par les autorités franquistes au cours de l'après-guerre.

En 2004, le Parti socialiste ouvrier espagnol (PSOE) remporte les élections législatives et José Luis Rodriguez Zapatero devient alors Premier ministre. Étant lui-même petit-fils d'un républicain réprimé sous la dictature, il a été sensible sans doute à cette partie de l'opinion publique qui souhaitait la réhabilitation de la mémoire des victimes du franquisme. C’est alors qu’est proposée une loi « sur la mémoire historique » ((Ley de Memoria Histórica).

En décembre 2007, le Congrès des députés (Congreso de los Diputados) vote cette loi qui « reconnaît les droits et envisage des mesures en faveur des victimes des persécutions et de la violence qui eurent lieu pendant la Guerre civile et la dictature ». Un des aspects les plus connus de ce texte législatif est l’obligation pour les collectivités locales d’enlever « tous les écussons, insignes ou plaques commémoratives qui exaltent la rébellion militaire, la Guerre civile ou la répression de la dictature »(7).

Un article de cette loi est consacré spécifiquement au Valle de los Caídos. Il témoigne de la charge symbolique du monument, à la fois mausolée du dictateur et exemple concret de la répression qui s'exerça sur les « vaincus ». Ainsi, l'article 16 exige que « le site soit géré strictement dans le cadre des normes applicables en général aux lieux de culte et aux cimetières publics ». Il interdit également sur le périmètre du Valle de los Caídos « tout acte de nature politique ou exaltant la Guerre civile, ses protagonistes ou le franquisme » Cette loi provoqua la colère non seulement de l'extrême droite qui, chaque année à la date anniversaire de la mort de Franco, organise dans le sillage de la Fondation nationale Francisco Franco, un hommage au dictateur, mais aussi d'un large secteur du Partido Popular qui ne souhaitait pas, selon ses propres mots, « rouvrir d'anciennes plaies »(8).

Un problème « gros comme une montagne »

En 2009, après qu'un bras de la statue de la Pieta qui domine l'entrée de la basilique était tombé accidentellement juste à côté d'un touriste, le site a été fermé au public pour des raisons de sécurité. Cet incident illustre son délabrement qui, dépendant de L’Institut du patrimoine national, nécessiterait un investissement au montant bien supérieur à celui de la dotation annuelle actuelle (340 000 euros). Pour sortir de l'impasse que créent les récurrentes polémiques autour du site, le gouvernement de Jose Luis Zapatero commande, en 2011, un rapport sur le futur du Valle de los Caídos à une commission d'experts. Ses conclusions montrent qu’« il est urgent de stopper la détérioration du site » et de prévoir à cet effet un investissement de 13 millions d'euros. De même, « il convient d'ôter au site toute connotation idéologique ou politique et enfin, de transférer le cercueil de Franco ».

Mais ce rapport publié en novembre 2011 restera lettre morte car, en décembre, le Partido Popular (héritier de l’Alliance populaire) gagne les élections et remise le texte au fond de ses tiroirs. En juillet 2012, le gouvernement de Mariano Rajoy rouvre les portes du Valle de los Caídos. En 2014, un député socialiste propose, en vain, d'en faire « un lieu de concorde et de réconciliation ». C'est également le souhait exprimé par l'historien britannique Jeremy Treglow, auteur d'un ouvrage consacré au monument(9) : « la basilique et l'abbaye peuvent être sans problème laissées à la gestion de l’Église mais l'esplanade, avec son centre de conférences sous-utilisé, et le magnifique paysage naturel alentour, offrent des opportunités que l'Espagne doit mettre à profit ».

Selon le secrétaire de la commission d'experts, « Il faut insuffler au Valle des valeurs constitutionnelles pour que chaque citoyen puisse s'y reconnaître. Cela nécessite des moyens financiers pour le réhabiliter et commencer un travail de réorganisation. Actuellement, sans un centre d'interprétation, ce n'est pas un mémorial de la Guerre civile, c'est un mausolée »(10).

Dans le discours officiel, plus précisément sur le site internet(11) dédié au monument, el Valle de los Caídos est avant tout un lieu de prière et de recueillement où « les victimes des deux camps se retrouvent réconciliées ». C'est à peine si les conditions de sa construction par des prisonniers politiques y sont mentionnées ; on insiste, par contre, sur le fait que ceux-ci choisissaient librement de venir y travailler car, en vertu de la redención de penas(12), les prisonniers politiques gagnaient deux jours d'internement pour un jour de travail. De même, dans la librairie attenante à la basilique, le visiteur ne trouvera aucun ouvrage historique ou scientifique qui puisse  l'éclairer sur le monument et la funeste histoire de sa construction. Ainsi, faute de compromis entre le gouvernement et l'opposition sur la future utilisation du lieu, ce site continue de se dégrader et d'alimenter la polémique. Il reste encore aujourd'hui pour l'Espagne ce que le quotidien El País qualifie de « problème gros comme une montagne » car, contrairement à d'autres pays – comme l' Allemagne – qui ont su affronter les périodes controversées de leur histoire à la lumière d'études scientifiques et  historiques, l'Espagne n'a pas fini de « digérer » son histoire récente : la polémique autour du monument du Valle de los Caídos est un exemple concret de sa difficulté à se confronter à son passé franquiste pour enfin le surmonter.

Notes

1) Cette mention accompagnait l’effigie de Franco qui figurait, à l’époque, sur les pièces de monnaie.
2) « La vallée de ceux qui sont tombés [pour la patrie]»
3) Cité par Paul Preston, El Holocausto español, Edición Debolsillo, Madrid, 2013, p. 659.
4) Rafael Torres, Víctimas de la Victoria, Madrid, Obrerón, 2002, p. 12.
5) Le 7 avril 1960, le monument sera consacré basilique par le pape Jean XXIII.
6) Voir Stéphane Michonneau, « Espagne. Les fantômes de la guerre civile et du franquisme », Grande Europe, n° 6, mars 2009 – La Documentation français © DILA.
7) voir les témoignages très intéressants dans l’article de Sandrine Morel, « Franco a-t-il droit de cité ? Le Monde, 19 mars 2016, rubrique Idées, p.6.
8) En 2014, le prieur de l'abbaye réussit à interdire les saluts fascistes à l'intérieur de la basilique pendant la messe.
9) Jeremy Treglow, La cripta de Franco. Viaje por la memoria y la cultura del franquimo,     Editorial Ariel, Barcelona, 2014, p.64.
10) « Un problema como una montaña », El País,10 janvier 2015.
11) Histoire de la basilique, Site : www.valledeloscaidos.es 
12) « la redención de penas por el trabajo » (la rédemption par le travail) est un dispositif judiciaire dans lequel se combinaient l'action répressive du régime et « les principes de rééducation du national-catholicisme ». Les communistes et les francs-maçons étaient exclus de ce dispositif car considérés par le régime comme « irrécupérables ». 

* Agrégé d’espagnol et docteur ès Lettres

Pour citer cet article : Yves Zurlo : Espagne. Le poids persistant de l’héritage franquiste », P@ges Europe, 20 avril 2016, La Documentation française © DILA

 

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