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La question migratoire vue du Kosovo, par Odile Perrot

[La question migratoire vue du Kosovo, par Odile Perrot], pour plus d'information, consulter la description longue en dessous de cette illustration

Gare routière, Kosovo.
© Odile Perrot - 2015

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Mis à jour le 29/06/2016

Introduction

Près de 800 000 citoyens kosovars vivent et travaillent en Europe, principalement en Suisse et en Allemagne, les premières vagues de départ ayant commencé dans les années 1980/1990. En août 2014 et au cours des premiers mois de 2015, cet exode s’est intensifié : des dizaines de milliers de Kosovars ont emprunté la « route des Balkans » via le nord de la Serbie, puis la Hongrie pour rejoindre l’espace Schengen. Ce mouvement, précurseur des migrations massives de 2015, révèle tout autant les enjeux posés à la politique européenne en matière de frontière que les défis auxquels fait face la construction de la démocratie dans la région.


La question migratoire vue du Kosovo

Odile Perrot*

Se rapprocher de l’Union européenne (UE) peut prendre des chemins détournés, à l’écart de la procédure complexe qu’est le processus d’adhésion. En mai 2016, le Kosovo,dont la déclaration d’indépendance date de 2008, a ainsi rejoint l’UEFA (Union européenne des associations de football)(1).Tout comme son adhésion au Comité international olympique et à l’Organisation internationale de la Francophonie en 2014(2), cette entrée dans le « club européen » contribue à renforcer la personnalité étatique de la République du Kosovo. Le pays se prépare à effectuer un nouveau pas vers l’Europe : la Commission européenne a recommandé, le 4 mai 2016, de lever l’obligation de visa pour les citoyens du Kosovo se rendant dans l’espace Schengen (pour un séjour de moins de 3 mois), à la condition d’être en possession d’un passeport biométrique. Moins remarquée que la proposition identique faite le même jour à la Turquie, il s’agit là d’une décision importante au regard de la vague d’émigration survenue en 2014/2015 et du défi que cela pose aux pays européens.

La libéralisation des visas : un véritable sésame

Sans être une étape formelle vers l’adhésion à l’UE, cette mesure a une portée politique évidente : il s’agit de récompenser de manière tangible les progrès d’un pays potentiellement candidat, engagé dans la réforme de ses institutions. Conditionnée à la réalisation d’une feuille de route jalonnée de nombreux critères, la suppression du régime des visas représente, au propre comme au figuré, un sésame vers l’UE : elle est devenue un marqueur européen aux yeux des populations et un argument électoral pour les élites politiques. Pour preuve, la déclaration de la ministre de l’Intégration européenne kosovare, Vlora Çitaku, au moment de l’annonce de l’ouverture du dialogue entre la Commission européenne et le Kosovo sur la libéralisation du régime des visas qui avait saluée celle-ci comme « l’un des plus grands succès depuis l’indépendance »(3).

Pendant plus de quatre ans, les équipes ministérielles ont progressivement mis en œuvre les 95 critères de la feuille de route préparée par la Commission européenne. Elle dresse une liste de réformes que le pays a été invité à engager pour satisfaire aux exigences européennes en matière de liberté de circulation (réintégration et réadmission, sécurité des documents, gestion des frontières et des migrations, asile, lutte contre la criminalité organisée, corruption, droits fondamentaux liés à la liberté de circulation). Certaines exigences, tel l’accord de démarcation de la frontière commune avec le Monténégro d’août 2015, ont cristallisé les dissensions partisanes. Mais les citoyens kosovars, qui se sentent « plus isolés aujourd’hui que jamais »(4), sont impatients de pouvoir circuler dans l’espace Schengen sans visa, au même titre que les ressortissants de Macédoine, de Serbie et du Monténégro depuis décembre 2009 et ceux d’Albanie et de Bosnie-Herzégovine depuis décembre 2010.

Alors que la Commission européenne a estimé que les progrès accomplis par les autorités en la matière (2013, 2014 et 2015) étaient constants et réels, le blocage est plus politique que technique. Même si pour certains États membres, la question de la libre circulation des Kosovars « se pose normalement »(5), chez d’autres a longtemps prévalu le « désarroi vis-à-vis du potentiel migratoire du Kosovo »(6). Ces derniers voient le Kosovo comme un territoire de transit pour les migrants venant d’Afghanistan ou d’Irak et ont été échaudés par l’arrivée de nombreux demandeurs d’asile en provenance des pays de la région après la suppression du régime des visas. À ces craintes, se sont ajoutés les départs massifs de Kosovars en 2014/2015. Cette situation a montré l’efficacité toute relative des barrières administratives en matière de flux migratoires, annonçant – mutatis mutandis – la crise des réfugiés que l’UE a connue par la suite.

« Le succès » de la « route des Balkans »

Au début de l’automne 2014, les organisations internationales ont noté une hausse notoire des départs de Kosovars passant clandestinement par la Serbie pour arriver en Hongrie et dans l’espace Schengen. Les gares routières de Prishtinë/Priština, Gjakova/Djakovica et Gjilanë/Gjilan affichaient régulièrement complet ; des classes entières se sont retrouvées vidées de leurs écoliers, des rues de leurs habitants. La presse s’est fait l’écho de ce phénomène sans précédent, relayant témoignages, photos, estimations alarmantes. Avec toutes les précautions nécessaires lorsqu’il s’agit de statistiques en ce domaine, on estime que de 50 000 à 100 000 personnes auraient quitté le Kosovo (1,8 millions d’habitants) dans les derniers mois de 2014 et 80 000 au premier semestre 2015(7). Outre le caractère massif du phénomène, le changement de profil des candidats au départ est net : ce n’est plus une population non instruite, pauvre le plus souvent et au chômage qui a pris la route, mais des citoyens dotés d’un niveau d’instruction secondaire, bénéficiant d’un emploi leur procurant au Kosovo un revenu supérieur au salaire moyen.

En réaction à cette émigration incontrôlée de la population du pays, des murs ont été dressés et des opérations lancées. La Mission européenne sur État de droit au Kosovo (EULEX) – dont le mandat a été prolongé de deux ans le 11 juin 2016 – a prêté son assistance à la police des frontières kosovare et au ministère de l’Intérieur. Dans le cadre de ses prérogatives, elle a également traité des affaires liées à l’immigration clandestine et à la criminalité organisée (« affaires des passeports », procès « PINK »). Les Premiers ministres kosovar et serbe ont mis en place une ligne téléphonique directe (« hotline ») pour échanger directement entre eux, sans attendre les rencontres prévues dans le cadre du dialogue bilatéral organisé par l’UE. L’Assemblée kosovare a adopté une résolution spéciale pour débloquer plus de 40 millions d'euros d’aide afin de relancer l’économie et résorber un chômage qui pousse les citoyens à partir(8). La présidente d’alors, Atifete Jahjaga, s’est rendue dans les municipalités les plus touchées ; l’un des leaders de l’opposition, Ramush Haradinaj, s’est déplacé dans l’une des stations de départ de bus pour dissuader ses concitoyens de partir. À la fin de l’année 2015, plus de 17 000 personnes étaient retournées au Kosovo(9), parfois de leur plein gré car déçues par la situation dans le pays de destination, parfois contraintes par les accords de réadmission, appliqués de façon d’autant plus stricte que les pays européens accueillaient au même moment des réfugiés fuyant des guerres.

La vague des départs du Kosovo préfigure en quelque sorte la crise migratoire qui allait s’ensuivre. Elle a montré le chemin de la « route des Balkans » aux dizaines de milliers de réfugiés venus de plus loin. Alors que les flux migratoires s’amplifiaient, un sommet UE-Europe du Sud-Est a été organisé en urgence en vue « d’une plus grande coopération, de consultations plus poussées et d’actions opérationnelles immédiates » en octobre 2015(10). Dans son sillage, la Slovénie a présenté un plan, en janvier 2016, visant à fermer le couloir des Balkans, même si les problèmes « tant pour les migrants bloqués le long de cette route que pour les pays qui les accueillaient n’ont pas encore été résolus comme il convient »(11). En effet, les pays de la région n’ont pas tardé à durcir leurs positions appelant l’UE à plus de soutien, voire, dans certains cas, se répandant en discours aux accents nationalistes.

La tentation autoritaire

Si la crise des migrations kosovares a préludé à celle des réfugiés fuyant les pays d’Afrique et du Proche-Orient en guerre, les causes sont bien différentes. Au Kosovo, le « désespoir économique »(12) et l’absence de perspective ont poussé les habitants à quitter un pays où le taux de chômage officiel s’élève à 35 % et où près de 30 % de la population vivraient sous le seuil de pauvreté. Deux facteurs conjoncturels ont facilité les mouvements de population : l’entrée en vigueur d’un accord sur l’assouplissement des règles de passage entre le Kosovo et la Serbie en septembre 2014 et, en corollaire, la baisse des tarifs (passés de 3.000€ à 600€ par personne) pour le passage entre les deux pays. Au-delà, cette émigration de masse révèle les difficultés d’un pays où la croissance (3,3% en 2015) tarde à profiter à toute la population. L’absence d’une véritable dynamique économique, conjuguée au ralentissement mondial et à certaines pratiques prédatrices des élites, a accentué le désenchantement des citoyens vis-à-vis d’un pouvoir « jugé responsable de la misère sociale qui vide les campagnes et remplit les routes de l’exil »(13). S’ajoute à cela la déception à l’égard d’une supervision internationale dont la priorité reste la stabilité mais qui se montre peu soucieuse des orientations prises par les autorités.

Cette lassitude favorise la généralisation d’une mentalité “svi su isti” [« tous les mêmes »], qui sape la démocratie dans plus d’un pays de la région et laisse craindre la montée d’une nouvelle forme d’autoritarisme favorisée par le nouveau contexte migratoire. En effet, l’Union européenne s’accommode des dérives de gestion dans les pays où sont déployés les efforts destinés à contenir les flux de réfugiés. Alignés sur ses desiderata, les discours politiques locaux sont tenus par des « autocrates déguisés en démocrates »(14) qui instrumentalisent le soutien de l’Union à des fins de pouvoir. La menace pour l’Europe est finalement moins cet afflux soudain de réfugiés que le risque de voir les exigences en matière de construction démocratique diminuer au nom d’« arrangements pseudo-sécuritaires »(15) avec des pouvoirs locaux, conscients qu’ils disposent là d’une carte à jouer sur la scène européenne.

La dimension humaine ne saurait toutefois être oubliée car, si la recommandation de la Commission annonce la fin de l’isolement pour les citoyens kosovars, elle souligne aussi l’engagement des acteurs locaux. Même si leurs fonctions leur permettaient généralement de voyager sans contrainte, officiels et activistes n’ont pas ménagé leur peine et ont multiplié les initiatives, à l’image de la Kosovo Foundation of Open Society qui a réalisé le documentaire « Rejected » et des Free travelers qui ont compté le nombre de pas qui sépare Gjilanë/Gjilan au Kosovo de Bruxelles en Belgique. À l’heure où, ici comme ailleurs, se creuse le fossé entre dirigeants et citoyens, la bataille pour la « visalib » rappelle ainsi le travail de certains en direction d’un projet commun.

Notes :

(1) « Le Kosovo dans la « grande famille européenne du football », Le Monde, 11 mai 2016 (avec une interview avec notre auteur).
(2) Voir notamment Odile Perrot,, « Le Kosovo à l’heure de la francophonie », P@ges Europe, La Documentation française © DILA, 22 avril 2015.
(3) Citée par Fatmir Aliu, « Kosovo Hails Promise of EU Visa Talks », Balkan Insight, 13 octobre 2011.
(4) Aiming High: A European Vision for the Dialogue Between Kosovo and Serbia, Kosovo Foundation for Open Society and Foreign Policy Club, Prishtinë/Priština, March 2011, p.4.
(5) Politique de coopération. Accord de stabilisation et d'association avec le Kosovo, Sénat français, COM (2015) 181 final, 4 mai 2015.
(6) « Visa liberalisation. Implications of a Proposal », Policy paper nr. 2, Mouvement européen albanais, Tirana, septembre 2009, p.10.
(7) Katrin Sandmann et Claudia Backmann, « Pourquoi maintenant ? », Documentaire diffusé sur Arte le 6 octobre 2015.
(8) Rapport du Secrétaire général sur la Mission d’administration intérimaire des Nations Unies au Kosovo, S/2015/303, Conseil de Sécurité, New York, 27 avril 2015, p.33
(9) Wanderlust, rapport sur la libéralisation des visas publié par le ministre kosovar des Affaires étrangères et celui de l’Intégration européenne du Kosovo, Prishtina/Priština, février 2016, p. 33.
(10) « Crise des réfugiés : Juncker convoque un mini-sommet UE-Balkans », Les Échos, 21 octobre 2015.
(11) Rapport du Secrétaire général sur la Mission d’administration intérimaire des Nations Unies au Kosovo, S/2016/407, Conseil de Sécurité, New York, 29 avril 2016, p.3.
(12) Melissa Fleming, chef de la communication du HCR, interviewée dans le documentaire de Katrin Sandmann et Claudia Backmann, op. cit.
(13) Sébastien Gricourt, « Kosovo : vu de Pristina, ses crises à venir en 2015 », Analyses, IRIS, 16 avril 2015.
(14) Besnik Pula, «The Budding Autocrats of the Balkans», Foreign Policy, 15 avril 2016.
(15) Sébastien Gricourt,op.cit.

*Chercheure associée au CERSA, Paris et consul honoraire du Kosovo.

Pour citer cet article : Odile Perrot, «La question migratoire vue du Kosovo », P@ges Europe, 29 juin 2016 - La Documentation française © DILA

 

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