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La Slovaquie, acteur ambigu de la politique européenne, par Jean Comte

[La Slovaquie, acteur ambigu de la politique européenne, par Jean Comte], pour plus d'information, consulter la description longue en dessous de cette illustration

Sommet informel de Bratislava de l’Union européenne, 16 septembre 2016 : Donald Tusk, président du Conseil européen, Robert Fico , Premier ministre slovaque.
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Mis à jour le 16/12/2016

Introduction

La présidence tournante de l’Union européenne du 1er juillet au 31 décembre 2016 a été assurée par la Slovaquie qui, en charge de trois grandes priorités (questions économiques et approfondissement du marché unique, gestion de la crise migratoire, affaires étrangères) ne s’est pas départie de sa vive opposition à une politique d’accueil des réfugiés digne de ce nom. En dépit de résultats mitigés, son Premier ministre, le populiste Robert Fico, s’est félicité de voir sa capitale, Bratislava, être l’hôte d’un sommet informel des Vingt-Huit ayant pour ambition la relance du projet européen.


La Slovaquie, acteur ambigu de la politique européenne

Jean Comte*

Du 1er juillet au 31 décembre 2016, la Slovaquie a assumé la présidence tournante du Conseil de l'Union européenne(1) – institution qui réunit les 28 États membres de l'Union. Cette mission est stratégique à plusieurs égards :  en tant que présidente de l'institution, la Slovaquie a été chargée de dresser les ordres du jour de chaque conseil des ministres, de mener les pourparlers inter-gouvernementaux aux niveaux technique et politique, et de négocier des compromis avec le Parlement européen.

Pour cette présidence, Bratislava avait trois grandes priorités : les questions économiques et l'approfondissement du marché unique, la gestion de la crise migratoire, et les affaires étrangères(2). Trois domaines, dans lesquels le pays s'est récemment distingué, mais pas toujours de façon positive.

À l'échelle européenne, Bratislava fait partie du désormais célèbre "groupe de Visegrad" créé en 1991, qui réunit la Pologne, la Hongrie, la Slovaquie, et la République tchèque. Jusqu'alors peu connu, le "V4" est monté en puissance depuis un an et demi en raison de la crise des réfugiés. Ses quatre membres font bloc pour s'opposer à la politique européenne de répartition obligatoire des réfugiés(3) – contre laquelle la Slovaquie a d'ailleurs porté plainte devant la Cour de Justice de l'Union européenne.

La Slovaquie figure parmi les pays européens les plus inhospitaliers  :  le pays n'a accueilli que 9 réfugiés sur les 902 dont elle était chargée au terme de cette répartition. Bratislava a bien accordé en parallèle le statut de demandeur d'asile à 149 Irakiens, mais en prenant soin de ne retenir que des Irakiens de confession chrétienne(4).

Un populiste de gauche au pouvoir 

Cette réticence envers l'immigration, dans ce pays qui ne compte que 0,2% de Musulmans(5), est partagée jusqu'aux plus hautes sphères. Il s'agit d'ailleurs d'un des chevaux de bataille favori du Premier ministre Robert Fico.

Ex-membre du Parti communiste, puis du Parti de la gauche démocratique, il fonde son propre parti, "Direction – Social-démocratie" (SMER-D), en 1999. Nommé Premier ministre en 2006, il forme une coalition avec deux partis de tendance nationaliste – ce qui lui vaudra d'être exclu temporairement du Parti socialiste européen qui regroupe les partis socialistes, sociaux-démocrates et travaillistes d'Europe.

Après un passage dans l'opposition, il effectue un second mandat, de 2012 à 2016. En mars 2016, soucieux de conserver sa majorité, il mène une campagne offensive contre les migrants, se prononçant contre le multiculturalisme et qualifiant la politique d'accueil européenne de « suicidaire ». Peine perdue: au lieu de l'en remercier, les électeurs reportent leurs voix sur l'extrême droite, et accordent près de 9% au Parti national slovaque (SNS) ; le second parti d'extrême droite, Notre Slovaquie (LSNS) obtient pour sa part, plus de 8 % des voix. Les électeurs « ont préféré l'original à la copie », résumait alors France Culture, au lendemain du scrutin(6). Le Parti du Premier ministre sortant certes arrivé en tête des élections législatives, ne remporte avec 28,28 % des suffrages que 49 des 150 sièges à pourvoir contre 83 sièges et 44,4 % des suffrages en 2012.  Pour former son gouvernement, M. Fico se voit donc obligé de composer avec deux partis de centre-droit et avec le SNS, qui obtient trois ministères et un secrétariat d'Etat.

Mais R. Fico, loin de se départir de sa posture anti-migrants, la réaffirme après le vote. Fin mai 2016, quelques jours avant le début de sa présidence du Conseil de l'UE, il répétait que « l'Islam n'a pas sa place en Slovaquie » [car] il menacerait « la tradition cyrillo-méthodique » sur laquelle le pays a été fondé(7).

Le SMER-D a traversé toutefois une phase difficile à l'automne 2016, lors de la rédaction de son futur programme politique, se heurtant à la difficulté à définir l'identité du parti, au-delà de ce discours xénophobe. Une première version du programme, focalisée sur « la social-démocratie à visage humain », a été critiquée par plusieurs membres de la formation, obligeant R. Fico à différer son adoption(8).

Une économie dynamique, mais confrontée à de nombreux défis

Sur le plan économique, la Slovaquie peut se targuer de bons résultats. Avec 3,5 % en 2015 et 3,6 % en 2016, son taux de croissance robuste la distingue dans le morne contexte européen. Du côté des finances publiques, le déficit se montait à 2,7 % du PIB en 2015 – une performance impressionnante si on se rappelle qu'il était encore à 8% en 2009. Le pays, durement touché par la crise économique, a su se redresser rapidement, même si la Commission européenne s'inquiète de la viabilité à long terme des finances publiques, en raison du vieillissement de la population et des coûts afférents.

Le pays, seul membre du groupe de Visegrad à avoir adopté l'euro, a notamment bâti sa prospérité sur l'industrie automobile. Cette dernière, qui emploie plus de 70 000 personnes, compte maintenant pour 44 % de la richesse nationale(9).

Tout n'est pas rose pour autant, et la Slovaquie est confrontée à plusieurs problèmes structurels. En particulier, de nombreux observateurs pointent de façon répétée le renforcement des inégalités territoriales entre Bratislava, la sixième région la plus riche d'Europe, et les territoire situés plus à l'Est. Les différences de revenu annuel par tête vont du simple au double : près de 15 000 euros dans la capitale, mais à peine 6 000 autour de Banska Bystrica (centre), ou de Presov et Koscice (Est)(10).

Le chômage (12 % de la population active) constitue aussi une préoccupation récurrente. Il amplifie les inégalités, touchant surtout les groupes à risque tels que les travailleurs peu qualifiés, les femmes, et les jeunes. Les Roms sont aussi particulièrement exposés : en 2014, l'OCDE estimait que seuls 20 % des hommes et 10 % des femmes de cette communauté était « économiquement actifs »(11).

Autre problème, le chômage est principalement de longue durée (8 % de la population active)(12)). Le problème est partiellement lié aux performances médiocres du secteur de l'enseignement, dont la dernière étude PISA a montré les carences. Il faut mettre en place, explique depuis plusieurs années l'OCDE, un système d'apprentissage et développer les programmes post-secondaires. L'enseignement primaire est également concerné : outre l'inclusion des élèves Roms, qui demeure un défi de taille, l'Etat devrait regrouper les petits établissements.

Enfin, le pays n'échappera pas à une mise à plat de son système fiscal à moyen terme. Bratislava a déjà conduite d'importantes réformes dans ce secteur – notamment en introduisant une flat tax en 2004, qu'elle a supprimée dix ans plus tard. En conséquence, les recettes fiscales ont diminué pour représenter un peu moins de 30 % de son PIB en 2013 – un pourcentage jugé insuffisant pour faire face aux coûts engendrés par le vieillissement de sa population selon l'OCDE(13). En outre, la collecte de la TVA rencontre encore de nombreuses difficultés.

Pour s’atteler à ces défis, la Slovaquie peut compter sur le soutien des fonds européens. Ces derniers l'ont aidée à traverser la crise : en 2013, l’apport financier opéré dans le cadre de la Politique de cohésion a représenté 85 % de l’investissement public en Slovaquie(14) Sur la période 2014-2020, c'est plus de 15 milliards d'euros qui lui sont attribués. Les observateurs internationaux pointent l'absorption encore insuffisante de ces fonds, mais, là aussi, la Slovaquie est plutôt un bon élève : elle a absorbé plus de 90 % des sommes prévues sur la période 2007-2013 – soit un pourcentage bien meilleur que ceux de la Hongrie, de l'Espagne, ou encore de la Croatie.

Une présidence européenne aux résultats mitigés

La présidence slovaque s'est montrée beaucoup plus efficace sur les dossiers d'ordre sécuritaire ou migratoire que sur ceux relevant de l'économie. L'urgence du sujet mais aussi la capacité de Bratislava à faire le lien entre les pays de Visegrad et le reste de l'UE expliquent ces résultats. Ses positions souvent dures lui ont en fait permis de jouer un rôle de lien efficace entre des groupes d'Etats aux divergences marquées et avérées.

Ainsi, la présidence slovaque a obtenu la conclusion de deux accords avec le Parlement européen, sur des sujet pourtant sensibles aux yeux de l'institution plénière. Il s'agit d'un amendement au code Schengen, visant à inclure l'obligation de contrôle systématique des citoyens entrants et d'un mécanisme permettant de réintroduire l'exigence de visas, pour les ressortissants de pays qui en sont d'habitude dispensés.

Bratislava a aussi obtenu un consensus de la part de ses 27 partenaires sur la réforme de la base de données EURODAC qui élargit le nombre de données biométriques et alphanumériques stockables dans le système. Ce dernier point peut paraître mineur, mais il s'agit de la première étape d'une réforme plus globale du régime d'asile européen commun. Enfin, il est utile de noter des progrès dans la lutte contre la fraude, avec la signature d'un accord inter-gouvernemental sur la future directive «PIF» (Protection des intérêts financiers de l'UE). 

Sur les dossiers économiques, en revanche, les progrès restent de l'ordre de l'anecdotique. La Slovaquie n'a réussi à atteindre des accords que sur des projets relativement consensuels : la prolongation du « Plan Juncker de soutien à l'investissement », l'encadrement de certaines structures du secteur bancaire parallèle (shadow banking), des règles renforçant les droits des actionnaires, et la simplification des documents nécessaire aux entreprises pour entrer en bourse. Mais le résultat reste décevant en matière de lutte contre l'évasion fiscale, où Bratislava a manqué de peu, début décembre 2016, un accord interdisant certains montages. Quant au projet de garantie européenne des dépôts bancaires – crucial, mais très controversé –, il n'a pas du tout avancé.

Le Brexit, une occasion d'exister sur la scène internationale

Au niveau international, le gouvernement Fico est surtout connu pour ses position pro-russes, notamment dans le contexte de la crise ukrainienne. Ainsi, fin août 2016, après une rencontre avec Vladimir Poutine, R. Fico se prononçait pour la levée des sanctions économiques, qui « n'ont apporté aucun élément de nature à résoudre les questions sur lesquelles elles sont censées avoir une influence ». Récemment encore, le Premier ministre slovaque déclarait que la Russie est plus active que l'Ukraine dans la mise en place des accords de Minsk(15). Certains y voient là le poids de l'influence de la politique énergétique : la Slovaquie est très dépendante de la Russie, dont elle importe la quasi-intégralité de son gaz et de son pétrole, ainsi qu'une part importante de son combustible nucléaire(16).

Mais les suites du référendum britannique, et la sortie attendue de ce pays de l'UE, ont donné à la Slovaquie une autre occasion de s'illustrer sur la scène européenne. Bratislava a en effet été l'hôte du premier sommet des Vingt-Sept à la mi-septembre 2016 consacré à la relance de l'Union européenne. Robert Fico s'est empressé de qualifier le résultat de succès diplomatique, même si le bilan concret du sommet reste mince : une simple « feuille de route », qui liste des priorités politiques attendues. Il a pourtant réussi, au niveau symbolique, à insérer la capitale slovaque dans l'histoire : le mouvement de relance de l'UE, qui s'étendra jusqu'en mars 2017, porte désormais le nom de « processus de Bratislava ».

Notes

1) La Slovaquie était précédée par les Pays-Bas (de janvier à juin 2016) et sera suivie par Malte (de janvier à juin 2017), puis par l'Estonie (de juillet à décembre 2017). Sa présidence se termine effectivement le 24 décembre.
2) Jean Comte, La Slovaquie se prépare à une présidence de crise, Le Bulletin quotidien, 2 juin 2016
3) Jean Comte, Divisé par un vote, le Conseil de l'UE adopte une décision contraignante sur la relocalisation en deux temps de 120 000 migrants, Le Bulletin quotidien, 23 octobre 2015. Les 28 gouvernements avaient précédemment exprimé leur préférence pour une répartition des réfugiés sur une base volontaire – ils avaient atteint un accord sur ce point en juillet 2015. Mais deux mois plus tard, ils ont dû se résoudre à adopter un système obligatoire, en raison de l'augmentation des flux, mais aussi pour passer outre la réticence des Etats est-européens (cf. Jean Comte, Les Européens ne parviennent pas à se partager 40 000 demandeurs d'asile, Le Bulletin quotidien, 21 juillet 2015)
4) Blaise Gauquelin, La Slovaquie choisit ses réfugiés, Musulmans s'abstenir, Le Monde, 12 mars 2016
5) Adrien Lelièvre, La Slovaquie prête à accueillir des réfugiés syriens chrétiens, mais pas de musulmans, Les Echos, 28 août 2015
6) Robert Fico ou l'échec du populisme slovaque, France Culture, 7 mars 2016
7) PM Fico : Islam has no place in Slovakia, Slovak Spectator, 25 mai 2016
8) Benjamin Cunningham, No Direction, Slovak Spectator, 30 septembre 2016
9)  Blaise Gauquelin, La Slovaquie continue d'attirer les investisseurs, Le Monde, 3 mars 2016
10) Données de 2011, diffusées par l'OCDE. Sur toutes ces questions, voir également l'étude économique de l'OCDE de 2014.
11) ibid.
12) OCDE, Better Life Index : Slovakia, 2016
(13) Moving Beyond the Flat Tax - Tax Policy Reform in the Slovak Republic, OCDE, 2013.
(14) voir Jean Comte, La politique régionale de l'Union européenne. Mutations et défis, P@ges Europe, 2 mars 2016.
(15) Slovakia's Fico says Ukraine doing less than Russia to meet Minsk deal, Reuters, 17 septembre 2016.
(16) Robert Fico recommande la levée des sanctions contre Moscou, AFP, 26 août 2016. La Slovaquie est aussi réticente à l'égard du projet Nordstream2 qui pourrait entraîner une perte importante (jusqu'à 4 milliards de dollars par an), sur ce sujet, voir Céline Bayou, Nordstream 2 - un gazoduc à contrecourant de la politique énergétique européenne ? P@ges Europe, 9 mars 2016;

* Journaliste, correspondant du Bulletin quotidien à Bruxelles.

Pour citer cet article, Jean Comte, « La Slovaquie, acteur ambigu de la construction européenne », P@ges Europe, 21 décembre 2016, La Documentation française © DILA.

 

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