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Agriculture européenne et changement climatique, par Jacques Loyat

[Agriculture européenne et changement climatique, par Jacques Loyat], pour plus d'information, consulter la description longue en dessous de cette illustration

Ferme partiellement sous l’eau du Danube près de Deggendorf en Bavière (Allemagne).
© Union européenne – Christof Stache, 2013

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Mis à jour le 01/03/2017

Introduction

Une partie des crédits de la Politique agricole commune (PAC), première politique commune élaborée par la Communauté économique européenne, est à présent consacrée à lutter contre le changement climatique, défi planétaire et européen. SI, d'un côté, l’activité agricole participe au réchauffement de la planète, de l'autre, elle contribue à atténuer le changement climatique.


Agriculture européenne et changement climatique

Jacques Loyat*

L’effet de serre est un phénomène naturel, qui résulte de la présence dans l’atmosphère de gaz absorbant le rayonnement infrarouge thermique émis par les surfaces terrestres, et sans lequel la température moyenne du globe s’établirait aux alentours de – 18 °C au lieu de +15 °C. C’est l’observation, au début des années 1970, d’une augmentation notable de la concentration de certains de ces gaz à effet de serre (GES), en lien évident avec l’activité anthropique, qui a conduit à envisager l’éventualité d’un changement climatique par le renforcement induit de cet effet de serre.

Le GIEC (Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat) dans son premier rapport, en 1990, annonçait les menaces que les activités humaines – industrielles, agricoles et domestiques – faisaient courir à la planète, les émissions de gaz à effet de serre contribuant à un changement du climat. Si des voix s’étaient alors élevées pour relativiser ces conclusions, arguant notamment de la très grande incertitude des modèles climatiques, ces résultats semblent aujourd’hui faire consensus.La maîtrise des émissions de gaz à effet de serre devient un des objectifs des politiques publiques nationales, européennes et internationales. Sur son site consacré au changement climatique(1), la Commission européenne constate que l’agriculture, tributaire des aléas météorologiques, est très exposée au changement climatique, mais qu’elle contribue aussi aux émissions de gaz à effet de serre.

La contribution de l’agriculture et de la forêt au bilan des gaz à effet de serre (GES)

Le protoxyde d’azote N20 et le méthane CH4 sont progressivement apparus, à l’échelle mondiale, comme des GES tout à fait significatifs, même s’ils se situent un rang au-dessous du CO2 (respectivement 6 et 19 % contre 63 % en termes de potentiel de réchauffement). Or, ce sont des gaz qui résultent en grande partie des activités agricoles(2) (production des engrais et produits de protection des cultures, utilisation des machines agricoles, chauffage des serres, transport des denrées, élevage bovin qui dégage d’importantes quantités de méthane par la fermentation digestive …).

Le dioxyde de carbone (CO2)
Le dioxyde de carbone est le principal gaz à effet de serre à l’état naturel, avec la vapeur d’eau. Son taux dans l’atmosphère augmente régulièrement sous l’action de l’homme (+ 30 % au cours des deux derniers siècles). En France, l’agriculture et la sylviculture contribueraient à hauteur de 16 % aux émissions de CO2.Élément essentiel à la vie, le carbone est présent sous forme organique et minérale dans tous les milieux. La plus grande partie du carbone se trouve dans les roches carbonatées et les océans. De grandes réserves sont également présentes dans les sols, la végétation et l’atmosphère. Le carbone subit en permanence des transferts entre ces différents milieux. Ainsi, par la photosynthèse, les plantes absorbent le CO2 atmosphérique et le transforment en composés carbonés organiques (sucres, cellulose…) pour subvenir à leurs besoins énergétiques ; une partie de ce CO2 absorbé est rejetée dans l’atmosphère par le mécanisme de respiration. Lorsque la plante meurt, les microorganismes du sol décomposent la matière organique végétale et libèrent une partie du carbone de la plante dans l’atmosphère, sous forme de CO2. L’autre partie du carbone est stockée dans le sol.

Le méthane (CH4)
Le méthane est un gaz qui contribue fortement à l'effet de serre. Son potentiel de réchauffement est 62 fois celui du CO2. Les émissions de méthane proviennent des décharges, de l’exploitation des mines de charbon et du gaz naturel… mais surtout des activités d’élevage. En France, l’agriculture et la forêt (notamment bas-fonds et forêts inondées) contribueraient pour 70 % aux émissions de CH4.

Le protoxyde d’azote (N2O)
Le protoxyde d’azote (N2O) est un puissant gaz à effet de serre qui subsiste longtemps dans l’atmosphère. Son potentiel de réchauffement est 275 fois celui du CO2.

Le bilan des gaz à effet de serre dans l’agriculture

Les émissions de GES dues à l’agriculture dans l’Union européenne (UE) s’élevaient à 471 millions de tonnes équivalent CO2 en 2012, ce qui représentait 10,3 % du total des émissions de la région.

Compte tenu de l’importance relative du secteur agricole, la part de l’agriculture dans les émissions de GES varie fortement selon les États membres : la proportion est la plus élevée en Irlande (31 %), en Lituanie (23 %) et en Lettonie (22 %), elle est la plus faible à Malte (2,5 %), au Luxembourg et en République tchèque (environ 6 %).

Sur le plan historique, les émissions de GES dues à l’agriculture ont fortement décrû dans l’UE-28 : soit moins 24 %, passant de 618 millions de tonnes équivalent CO2 en 1990 à 471 millions en 2012. Sur la même période dans l’UE-15, la baisse est de 15 % alors que celle des nouveaux États membres atteint 45 %(3).

Réduire la contribution de l’agriculture au changement climatique et atténuer ses effets sur l’agriculture

Comment assurer une bonne maîtrise de la relation entre l’agriculture et l’environnement ? D'un côté, la première contribue au réchauffement de la planète, de l'autre, elle subit de plein fouet les évolutions du climat. Mais les activités agricoles offrent aussi des solutions pour atténuer les effets du changement climatique. Dans tous les cas, elle a de nombreux défis à relever

Adapter l’agriculture au changement climatique
Selon la Commission européenne(4), à court terme, l’adaptation au niveau de l’exploitation pourra suffire, mais à plus long terme, on ne pourra faire l’économie de changements technologiques et structurels. Cette forme d’adaptation nécessitera des stratégies planifiées, fondées sur une analyse des conditions locales et régionales.

Au niveau de l’exploitation, parmi les solutions d’adaptation envisageables à court et à moyen terme, figurent :

– l’ajustement du calendrier des travaux agricoles (dates des plantations ou des semis et traitements),
– la mise en œuvre de solutions techniques, comme la protection des vergers contre les dommages dus au gel ou l’amélioration des systèmes de ventilation ou de refroidissement installés dans les abris pour animaux,
– la sélection de cultures et de variétés mieux adaptées à la durée prévisible de la période de végétation et à la disponibilité des ressources en eau, et plus résistantes aux nouvelles conditions de température et d’humidité,
– l’adaptation des cultures sur la base de la diversité génétique existante et des nouvelles possibilités offertes par les biotechnologies,
– l’amélioration de l’efficacité des mesures de lutte contre les organismes nuisibles et les maladies, par exemple grâce à une meilleure surveillance, à la rotation de cultures diversifiées ou à l’application de méthodes de lutte intégrées contre les organismes nuisibles,
– une utilisation plus raisonnée de l’eau grâce à la réduction des pertes d’eau, à l’amélioration des pratiques d’irrigation et au recyclage ou au stockage de l’eau,
– l’amélioration de la gestion des sols par un renforcement de la capacité de rétention d’eau dans le but de conserver l’humidité du sol, ainsi que la gestion des paysages (maintien des particularités topographiques fournissant un abri au cheptel),
– l’introduction de races de bétail supportant mieux la chaleur et l’adaptation des régimes alimentaires des animaux en état de stress dû à la chaleur.

Prises isolément ou conjuguées, ces solutions sont fortement susceptibles de pouvoir contrebalancer les changements climatiques préjudiciables et de permettre de tirer parti de certains impacts positifs des changements climatiques dans des régions situées au nord de l'Europe (conditions météorologiques plus clémentes, allongement de la période de végétation, etc.). Un grand nombre de ces solutions d’adaptation peuvent être mises en œuvre par les agriculteurs aujourd’hui ou dans un avenir proche, pour autant qu’ils disposent de connaissances suffisantes et de lignes directrices appropriées.

Accroître la productivité de l’utilisation des terres de manière durable
L’analyse de la Commission européenne(5) montre que, d’ici 2050, le secteur de l’agriculture peut réduire ses émissions de gaz autres que le CO2 de 42 à 49 % par rapport à 1990. Ce secteur a déjà procédé à une importante réduction de ses émissions. Des réductions plus importantes encore sont possibles durant les vingt prochaines années. Les politiques agricoles devraient se concentrer sur des options comme la recherche d’une plus grande efficacité qui soit durable, l’utilisation efficace des engrais, la méthanisation de fumier organique, une meilleure gestion des fumiers, de meilleurs fourrages, la diversification et la commercialisation de la production au niveau local, une plus grande productivité du bétail, ainsi que la maximisation des bénéfices de l’agriculture extensive.Des pratiques agricoles et forestières améliorées peuvent accroître la capacité du secteur à préserver et à séquestrer le carbone dans les sols et les forêts. Cela peut être fait par exemple par l’adoption de mesures ciblées pour préserver les prairies, restaurer les zones humides et les tourbières, ne pas ou peu travailler le sol, réduire l’érosion et permettre le développement des forêts.L’agriculture et la foresterie fournissent également des ressources pour la bioénergie et de l’alimentation pour le bétail, une contribution qui va nécessairement augmenter avec le temps.

Replacer les sols au centre des pratiques agricoles

Pouvoir nourrir 9,5 milliards d’humains en 2050 dans un contexte de changement climatique dépendra de la capacité à garder les sols vivants et en bonne santé(6).

Le contexte : la dégradation des sols
Grâce aux plantes et aux organismes vivants, les sols contiennent deux à trois fois plus de carbone que l’atmosphère. Riche en carbone, la matière organique des sols est essentielle : elle retient l’eau, l’azote et le phosphore, indispensables à l’agriculture.Mais l’alternance de phases de dessèchement et de précipitations intenses renforce les phénomènes érosifs. À terme, près de 30 millions d’hectares de terres arables pourraient être perdus chaque décennie au niveau mondial.

La solution : stocker le carbone dans les sols
Une augmentation de 4 pour 1 000 des stocks de carbone chaque année dans la totalité des sols mondiaux, sans aucune déforestation, compenserait en totalité les émissions de CO2 d’origine anthropique.

Les moyens : la gestion des sols et l’agroécologie
Les pratiques agricoles et forestières favorisant le stockage du carbone dans les sols et dans la biomasse (couverture permanente des sols, utilisation de produits organiques, systèmes de cultures diversifiées, agroforesterie...) contribueront à la préservation des ressources naturelles et de la biodiversité, à l’augmentation des rendements et à leur stabilité face aux aléas climatiques.

Ces pratiques sont les suivantes :

- Éviter de laisser le sol à nu pour limiter les pertes de carbone
- Restaurer les cultures, les pâturages et les forêts dégradées
- Planter arbres et légumineuses qui fixent l’azote atmosphérique dans le sol
- Nourrir le sol de fumiers et de composts
- Conserver et collecter l’eau au pied des plantes pour favoriser la croissance végétale

La prise en compte politique des impacts des changements climatiques

Pour inciter les États membres à adopter des stratégies d’adaptation globales, la Commission européenne(7) a prévu la mise au point d’indicateurs clés consacrés à l’adaptation permettant de mesurer le niveau de préparation de chacun d’entre eux. C’est sur cette base qu’elle proposera ou non, lors de l’évaluation prévue en 2017, l’adoption d’un instrument juridiquement contraignant.

La volonté d’intégrer la résilience au climat dans l’action de l’UE s’appuie sur trois actions principales :

- faciliter son intégration dans la Politique agricole commune, la Politique commune des pêches et celle de cohésion ;
- améliorer la résilience des infrastructures grâce à un travail sur les normes dans l’industrie, l’énergie, les transports, le bâtiment et l’élaboration de lignes directrices à l’intention des porteurs de projets ;
- promouvoir des produits d’assurance et financiers pour des décisions d’investissement « à l’épreuve du climat ».

Le projet de cadre financier pluriannuel 2014-2020 prévoit de porter les dépenses liées au climat (atténuation et adaptation) à 20 % du budget de l’UE. Tous les programmes de financement de l’UE sont concernés, en particulier les fonds structurels et d’investissement européens (fonds de cohésion, FEDER, FSE, FEADER, FEAMP).

Une économie sobre en carbone à l'horizon 2050 La Commission européenne étudie des moyens rentables pour rendre l’économie européenne plus respectueuse du climat et moins consommatrice d'énergie.Selon la feuille de route de la Commission (mars 2011) "Vers une économie à faible intensité de carbone" :

  • l'UE devrait réduire ses émissions de 80 % d'ici à 2050 par rapport aux niveaux de 1990 ;
  • les étapes pour y parvenir consistent à atteindre 40 % de réduction d'ici à 2030 et 60 % d'ici à 2040 ;
  • tous les secteurs doivent contribuer à atteindre ces objectifs.

AgricultureÀ mesure que la demande alimentaire mondiale augmente, la part de l’agriculture dans les émissions totales de l’UE passera à environ un tiers d’ici à 2050. Des réductions sont toutefois possibles.Le secteur de l'agriculture devra réduire les émissions produites par les engrais, le lisier et le bétail, et peut contribuer au stockage du CO2 dans les sols et les forêts. Les changements au profit d'un régime alimentaire plus sain (plus de légumes et moins de viande) contribueront également à réduire les émissions.

  • Source :  Site de la Commission européenne : Action pour le climat

  • COP22 Marrakech : une « COP de l’action » en demi-teinte

    C’est la ville de Marrakech qui a accueilli la conférence climatique annoncée comme la COP de l'Action suite à l'adoption puis la mise en route, plus rapide que prévue, de l'accord de Paris du 4 novembre 2016. Parce qu'hébergée par le Royaume du Maroc, celle-ci a mis le projecteur sur les pays les plus vulnérables, notamment africains, et l'adaptation au cœur des débats(8). En l'absence de consensus, ont été reportées à la COP23 les négociations concernant la manière dont seront réévalués les engagements et contributions volontaires déjà pris par les États en matière de réduction des émissions, mais dont la somme cumulée conduit pour l'heure à une augmentation toujours trop élevée de la température de plus de 3°C.

    La question financière reste un des points principaux d'achoppement. Les pays développés ont certes réitéré l'objectif d’atteindre les 100 milliards USD par an pour financer les pays en développement d'ici à 2020, mais les conditions réelles de mise en œuvre de ces moyens et leur répartition entre atténuation et adaptation suscitent des divergences toujours fortes. Quelques pays développés – l'Allemagne en tête – ont décidé de mettre à disposition 80 millions de dollars pour refinancer le fonds d’adaptation, mais les besoins réels sont sans commune mesure avec ce montant.

    Alors que dans la "Proclamation de Marrakech pour l'action", les États signataires confirmaient leur volonté de lutter contre le changement climatique, le Premier ministre des Îles Fidji, l'un des pays les plus vulnérables qui prend la présidence de la prochaine COP23, rappelait l'urgence d'agir vite.

    Seul secteur cité dans la déclaration politique, l'agriculture ! Pourtant, les discussions pour préparer un programme de travail sur l’agriculture ont tourné court. Alors que certains pays souhaiteraient que l'adaptation de leurs agricultures, fragilisées par les effets du changement climatique, constitue une priorité et se voit accorder des financements conséquents, d'autres ne souhaitent clairement pas se voir imposer des contraintes fortes qui remettraient en cause des économies agricoles en plein développement sur la base de systèmes agricoles et d'élevage intensifs en capital, énergie et intrant. Ils sont guidés par des raisons internes (sécurité alimentaire) ou externes (développement des exportations agricoles). Ces discussions ont donc été reportées au printemps 2017 puis à la COP23 !(9)

    *Ingénieur général honoraire du génie rural des eaux et des forêts

    Notes

    (1) Site de la Commission européenne : Agriculture and climate change (en anglais)
    (2) Voir Quelle contribution de l'agriculture française à la réduction des émissions de gaz à effet de serre. Potentiel d'atténuation et coût de dix actions techniques. Synthèse du rapport d'étude réalisé par l'INRA pour le compte de l'ADEME, du MAAF et du MEDDE - juillet 2013.
    (3) Édith Lhomel, « Politique agricole commune et nouveaux États membres », P@ges Europe, 11 mars 2014, La Documentation française, © DILA.
    (4) Document de travail des services de la Commission accompagnant le livre blanc sur l’adaptation au changement climatique. L’adaptation au changement climatique : le défi pour l’agriculture et les zones rurales européennes, SEC (2009).
    (5) COM(2011) 112 final. Feuille de route vers une économie compétitive à faible intensité de carbone à l’horizon 2050 - Bruxelles, le 8 mars 2011.
    (6) Cf. 4 pour 1000. La séquestration du carbone dans les sols, INRA, IRD, CIRAD.
    (7) Extrait de : Conseil économique, social et environnemental, Paris, le 23 avril 2014
    L’adaptation de la France au changement climatique mondial.
    Projet d’avis présenté au nom de la section de l’environnement par MM. Jean Jouzel et Antoine Bonduelle, rapporteurs.
    (8) Marrakech action proclamation for our climate and sustainable development. (PDF 102 Ko) en anglais
    (9) COP22 Marrakech.(PDF, 385 Ko) Une « COP de l’Action » en demi-teinte. L’agriculture au cœur de la COP … sans y être ! * Ingénieur général honoraire du génie rural des eaux et des forêts.

    Pour citer cet article, Jacques Loyat, « Agriculture européenne et changement climatique », P@ges Europe, 01 mars 2017, DILA © La Documentation française.  

     

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