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L’Union européenne face à la nouvelle présidence américaine par Philippe Huberdeau

[L’Union européenne face à la nouvelle présidence américaine par Philippe Huberdeau], pour plus d'information, consulter la description longue en dessous de cette illustration

Première rencontre à Bruxelles entre le vice-Président américain Mike Pence (à gauche) et Donald Tusk, le président du Conseil européen, le 20 février 2017.
Photo : Emmanuel Dunand © Pool/AFP

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Mis à jour le 10/03/2017

Introduction

Les déclarations du nouveau président des États-Unis, Donald Trump, que ce soit durant sa campagne électorale ou lors de son investiture en février 2017 interpellent l’Union européenne à plus d’un titre. Déstabilisée par le caractère imprévisible et parfois contradictoire des déclarations du nouveau chef de la Maison blanche en matière internationale, inquiète d’un éventuel affaiblissement du lien transatlantique, l’Union européenne n’a d’autre choix que de réagir, ce qui passe par une réflexion collective et une clarification de ses finalités.


L’Union européenne face à la nouvelle présidence américaine

Philippe Huberdeau*

L’investiture de Donald Trump à la tête de la présidence américaine le 20 janvier 2017 marque une rupture profonde dans l’histoire des États-Unis. Elle ouvre une période inédite qui aura nécessairement des répercussions sur une Union européenne (UE) déjà mise à rude épreuve par le Brexit et par une succession de crises (économique, financière, sociale, migratoire et sécuritaire).

Sur la forme, le nouveau président américain inaugure un mode de gouvernement surprenant et pour le moins déconcertant dans lequel les réseaux sociaux semblent jouer un rôle plus structurant que les institutions. La tendance est à l’hyper-présidentialisation du gouvernement qui multiplie les décrets (executive order) au risque de marginaliser le rôle du Congrès (et notamment celui du Sénat où les Républicains ne disposent que d’une courte majorité de deux sièges) et de se passer de l’expertise des différents départements ministériels. Au point que l’expression « Administration Trump » a tout d’un oxymore.

Sur le fond, le nouveau Président semble pressé de bousculer les positions traditionnelles des États-Unis en matière de politique étrangère. Les ruptures qu’il annonce de façon fracassante portent sur la conception des relations internationales en général, la pertinence du lien transatlantique en particulier, ou encore le bien-fondé de la construction européenne ; ce sont autant de défis pour l’avenir de l’UE.

Les Trump Shocks bousculent l’ordre international

Les premières prises de position du Président Trump sur les enjeux internationaux sont apparue erratiques, donnant lieu à des déclarations volontiers provocatrices aussi bien qu’à des revirements spectaculaires. Ainsi, il n’a pas hésité après avoir remis en question, le 2 décembre 2016, la doctrine d’une Chine unique à l’occasion de son entretien téléphonique avec la nouvelle présidente de Taïwan, Tsai Ing-wen, à en réaffirmer le principe, le 9 février 2017, lors d’une conversation téléphonique avec le président chinois, Xi Jinping.

Sa propension à la provocation voire à la confrontation est plus manifeste encore lorsqu’il annonce une augmentation du budget de la défense américaine de 54 milliards de dollars ou qu’il tient des propos ambigus sur le recours à l’arme nucléaire : « Pourquoi les États-Unis fabriquent-ils des armes nucléaires si ce n'est pas pour les utiliser ? ».

Il en va de même dans le domaine commercial lorsque le 45è président des Etats-Unis d’Amérique menace de relever de façon drastique (de 35 à 45 %) les droits de douane sur les importations des partenaires avec lesquels les États-Unis entretiennent un déficit commercial jugé trop important (Chine, Mexique, mais aussi UE). Pour ce faire, il envisage de recourir au Trading with the Enemy Act de 1917 à l’instar de ce que fit le président Richard Nixon en 1971. Un autre moyen évoqué serait que le secrétaire au Commerce puisse qualifier d’aide d’État une manipulation de change opérée par un État tiers, permettant ainsi aux entreprises américaines de demander au Département du commerce l’imposition de droits compensatoires.

Enfin, privilégiant les relations bilatérales dont les États-Unis veulent tirer pleinement profit et vouant aux gémonies le multilatéralisme sous toutes ses formes, le nouveau président se livre à toute une série d’annonces disruptives : réduction de la contribution américaine à l’ONU, retrait des États-Unis de l’accord commercial transpacifique (TPP) dès le premier jour de son mandat, menace également de se retirer de l’accord de Paris sur le climat, de l’OMC ou encore de l’Accord de libre-échange nord-américain (ALENA) les liant au Mexique et au Canada !

Cette nouvelle orientation de la politique étrangère américaine risque de déstabiliser un ordre mondial marqué par la multipolarité ainsi que de provoquer un ralentissement des échanges. Un relèvement unilatéral des droits de douane par les États-Unis pourrait dégénérer en guerre commerciale, tandis qu’une aggravation du niveau d’incertitude et d’insécurité dans les rapports internationaux pourrait relancer tant la course aux armements que la prolifération nucléaire. De fait, le retour en force du protectionnisme et du hard power aboutiraient à une dépréciation des leviers d’influence traditionnels de l’Europe que sont le commerce et le droit.

Le seul moyen pour l’Europe d’enrayer cette perte d’influence serait d’accélérer la constitution d’une défense européenne commune et d’inciter la Chine à rallier le groupe des pays « like-minded » au sein des institutions multilatérales aux côtés d’États tels que le Japon, le Canada, l’Australie, la Suisse, la Norvège. La Chine peut en effet faire cause commune avec l’UE sur différentes questions comme le maintien du système commercial multilatéral ou encore la poursuite de la coopération internationale contre le changement climatique.

Cette réorientation majeure en matière de relations internationales pourrait aussi s’accompagner d’un affaiblissement du lien transatlantique.

La remise en cause du lien transatlantique

En enjoignant l’ensemble des membres de l’Alliance atlantique de relever le niveau de leurs dépenses militaires pour se rapprocher des 2 % du PIB, Donald Trump ne fait que reprendre le discours continûment tenu par Washington à l’adresse de ses alliés occidentaux depuis les années 1980 et vient leur rappeler l’engagement explicite souscrit par eux au Sommet du Pays de Galles de 2014.

En revanche, en qualifiant l’OTAN d’ « obsolète » et en menaçant de suspendre l’engagement d’assistance mutuelle inscrit à l’article 5 de ce traité à l’égard des pays qui ne satisferaient pas au critère des 2 %, le Président américain opère une rupture profonde avec ce qui a constitué un pilier essentiel de la politique étrangère américaine et de la sécurité européenne pendant sept décennies.

À la Conférence sur la sécurité de Munich (forum annuel fondé en 1962 et consacré à la sécurité internationale) de février 2017, les représentants américains (le vice-Président, Mike Pence, le secrétaire d’État, Rex Tillerson, et le secrétaire à la Défense, James Mattis) ont certes apporté leur soutien à l’Organisation du traité de l’Atlantique nord mais d’une manière qui tendait, de facto, à diluer le lien transatlantique. Ainsi le mandat de l’OTAN serait réorienté vers la lutte contre le terrorisme au détriment des menaces conventionnelles en Europe, qu’il s’agisse du conflit en Ukraine ou des tensions toujours latentes dans les Balkans occidentaux.

Enfin, les thèmes de la démocratie et des droits de l’homme ont été totalement absents du discours inaugural du Président Trump, un silence vivement critiqué par certains sénateurs républicains, au premier rang desquels John McCain, tandis qu’à Munich, si M. Pence a mentionné l’importance des « valeurs », il s’est gardé de préciser lesquelles. En agissant ainsi, la nouvelle présidence américaine ne risque-t-elle pas d’ôter à la communauté occidentale regroupée au sein d’instances comme l’OTAN ou le G7, sa principale raison d’être ?

L’affaiblissement du lien transatlantique apparemment souhaité par le nouveau Président américain pourrait encourager la Russie à élargir sa sphère d’influence. Cet affaiblissement serait particulièrement malvenu dans un contexte où l'UE continue de passer, aux yeux des autorités russes, pour le produit de l’opposition est-ouest, et où beaucoup soupçonnent Moscou de vouloir saper les fondements des démocraties occidentales via le financement de partis extrémistes, la diffusion de fakes news, et le lancement de cyber-attaques.

Après avoir engrangé les dividendes de la paix ainsi que l’illustre la baisse de la part consacrée aux dépenses militaires passée de plus de 3 % dans les années 1980 à 1,4 % en 2015, certains pays européens membres de l’OTAN tels que la Pologne, l’Italie ou les pays Baltes ont décidé d’accroître ce pourcentage. L’Allemagne, en particulier, a augmenté son budget de défense de 8 % en 2016 et a annoncé son intention de poursuivre cette progression pour parvenir à 2 % de son PIB.

En outre, le Brexit pourrait conduire à un renforcement de l’efficacité collective de la défense européenne et à la constitution en la matière d’une véritable base industrielle et technologique. La « stratégie globale de l’UE » présentée en juin 2016 par la Haute représentante de l’UE pour les affaires étrangères et la politique de sécurité, Federica Mogherini, a pour objectif de parvenir à l’« autonomie stratégique » de l’Union tandis que, dans sa communication de novembre 2016, la Commission a proposé d’allouer jusqu’à 500 millions d’euros par an à des programmes de recherche et de technologie dans le domaine de la défense.

Face au risque d’un affaiblissement de la communauté de valeurs transatlantique, il reviendrait à l’UE de redoubler d’efforts pour défendre la démocratie et l’État de droit. Sur le plan interne, le déclenchement de la procédure de l’article 7 du Traité de l’UE à l’encontre d’un pays membre comme la Pologne dont l’indépendance des instances judiciaires est mise à mal par le pouvoir exécutif est envisagé. Sur le plan externe, l’UE devrait se montrer plus offensive dans la défense de la démocratie et des droits de l’homme tout en veillant à ne pas prêter le flanc aux critiques considérant ces valeurs comme européo-centrées.

Faisant manifestement peu de cas du lien transatlantique, Donald Trump ne fait pas non plus mystère de son euroscepticisme.

Donald Trump, chantre de l’euroscepticisme ?

Rompant là encore avec sept décennies de politique étrangère américaine, le Président Trump remet en cause le bien-fondé du projet européen lorsque, dans une interview le 15 janvier 2017, il se félicite du Brexit ([qui] «  va se révéler être une chose géniale » ; il prédit d’autres départs de l’Union qualifiée d’ « instrument pour l’Allemagne dont la Grande-Bretagne a eu bien raison de sortir »(1). Ted Malloch, désigné par le Président américain pour représenter les États-Unis auprès de l’UE, a été pour sa part jusqu’à annoncer que la monnaie unique « pourrait s'effondrer » dans les dix-huit prochains mois et à affirmer que « l'UE pourrait dans l’avenir sombrer comme l'URSS autrefois ».

Soufflant le chaud et le froid, Donald Trump, à l’occasion de la visite du vice-Président Mike Pence à Bruxelles, a déclaré dans une interview accordée à Reuters le 24 février 2017 : « Je suis totalement favorable à l’UE. Je pense que c’est formidable ». De nombreux observateurs se demandent cependant si ces propos soudainement amènes ne seront pas de courte durée et si la ligne europhobe professée par le responsable de la campagne présidentielle et désormais conseiller de D. Trump, Steve Bannon, ne finira pas par prévaloir.

À plusieurs égards, s’agissant de l’Europe, l’approche des présidents américain et russe ne semble pas si différente. Dans les deux cas, les relations bilatérales avec les États membres sont privilégiées et le dialogue avec les institutions de l’UE est déconsidéré. Comme pour l’ensemble des rapports internationaux, D. Trump et Vladimir Poutine semblent considérer les relations avec les Européens comme un jeu à somme nulle. De même, un parallèle peut être dressé entre le populisme et le nationalisme professés tant par le président américain que par son homologue russe et les partis anti-européens qui, aujourd’hui, bénéficient d’une audience croissante dans plusieurs États membres.

À l’instar de ce qui se passa lors de l’intervention armée américaine en Irak en 2003, l’orientation de la politique de D. Trump sur les plans intérieur (interdiction d’entrée du territoire à des ressortissants de certains pays musulmans, confrontations avec les juges et les médias) et international (rapprochement apparent avec la Russie, remise en cause du Plan d’action conjoint signé avec l’Iran, soutien inconditionnel au Premier ministre israélien, Benyamin Netanyahou) est une source potentielle de clivages en Europe. Certains États membres pourraient se reconnaître dans la doctrine « illibérale » de Donald Trump (Hongrie, Pologne) tandis que d’autres la considéreront comme incompatible avec les valeurs européennes (France, Allemagne, Suède, etc.). Selon les scénarios les plus pessimistes, ces clivages pourraient dégénérer en conflits ouverts du fait d’une résurgence, au sein de l’Europe de l’après-guerre froide, des nationalismes et de la Realpolitik.

Face à un contexte obligeant l’UE à se ressaisir(2), d’aucuns appellent l’Europe à passer d’une construction fondée uniquement sur une « solidarité de fait », conforme à la théorie fonctionnaliste, à un projet qui définit clairement ses finalités, tant en termes institutionnels qu’éthiques(3). Dans le même temps, les Européens doivent se garder de renouer avec l’anti-américanisme en vogue dans la première moitié du XXe siècle(4) et multiplier les ponts avec la société civile et les élus américains fidèles aux valeurs de démocratie et de droits de l’Homme.

L’Union européenne en quête d’un nouveau cap

Selon de nombreux observateurs, les positions internationales de D.Trump pourraient précipiter la déconstruction de l’Europe de plusieurs manières. En affaiblissant les institutions multilatérales, en provoquant un retour au protectionnisme et en déclenchant une nouvelle course aux armements y compris nucléaires, elles pourraient rendre inopérants les vecteurs traditionnels du soft power européen. En retirant la garantie de sécurité à tout ou partie des États européens, elles pourraient être interprétées par la Russie comme un encouragement à se montrer plus offensive. Enfin, en critiquant les institutions européennes, elles pourraient encourager les tendances nationalistes et semer la division.

Alors que Jean Monnet savait pouvoir compter sur la « nécessité » pour faire avancer la construction européenne, les modestes progrès enregistrés par celle-ci depuis le traité de Maastricht et la fin de la guerre froide apparaissent avant tout comme le produit du hasard et des circonstances. Dès lors que l’arrivée à la Maison Blanche de Donald Trump inaugure une inquiétante période d’incertitudes, l’UE ne peut cependant demeurer attentiste.

Élargir l’assise fédérale de la construction européenne au-delà des seules politiques monétaire, commerciale et de concurrence afin d’être en mesure d’apporter rapidement et efficacement une réponse collective à de nouvelles crises figure au rang de certaines propositions (5). Cela pourrait se concrétiser, par exemple, par la mise en place d’un dispositif de sanctions économiques intégré adossé à la monnaie européenne à l’instar du dispositif de sanctions économiques américain adossé au dollar. Mais l’Europe ne devrait-elle pas également renforcer ses processus démocratiques, tant au niveau européen que national et local, ce qui passerait par une réaffirmation de ses valeurs ?(6). Le sursaut face au nouveau désordre américain exigerait aussi une définition plus claire des finalités du projet européen. Selon la sagesse antique, « il n’est pas de vent favorable pour celui qui ne sait où il va » (Sénèque).

Notes

(1) Interview du 15 janvier 2017 accordée conjointement à Bild Zeitung et au Times.
(2) « La présidence Trump est un risque, mais aussi une opportunité pour les Européens » Enrico Letta, Yves Bertoncini, Le Figaro, 16 janvier 2017.
(3) Voir notre ouvrage : La construction européenne est-elle irréversible ? Collection Réflexe Europe, série Débats, La Documentation française, Paris, 2017.
(4) Voir à ce sujet : Philippe Roger, L’ennemi américain – Généalogie de l’antiaméricanisme français, Seuil, Paris, 2002.
(5) Se reporter au « Livre blanc sur l’avenir de l’Union européenne. Réflexions et scénarios pour l’UE27 d’ici à 2025 », mars 2017, (PDF, 6,8 Mo)
(6) Bastien Nivet, « L'Union européenne face au défi réactionnaire », The Conversation, février 2017.

* Philippe Huberdeau est conseiller des Affaires étrangères et administrateur à la Commission européenne. Les opinions exprimées n’engagent que leur auteur.

Pour citer cet article, Philippe Huberdeau, « L’Union européenne face à la nouvelle présidence américaine », P@ges Europe, 8 mars 2017, DILA © La Documentation française

 

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