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Tensions indépendantistes en Espagne, par Cyril Trépier

[Tensions indépendantistes en Espagne, par Cyril Trépier ], pour plus d'information, consulter la description longue en dessous de cette illustration

La façade du Sénat à Madrid arbore les dix-sept drapeaux des communautés autonomes espagnoles.
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Mis à jour le 03/05/2017

Introduction

L’Espagne, dont les citoyens ont voté le 20 décembre 2015 et le 26 juin 2016 pour tenter de renouveler le gouvernement central, compte des mouvements indépendantistes anciens en Catalogne, au Pays basque et en Galice. Chacun possède son histoire et déploie des stratégies complexes et fluctuantes pour peser sur la vie démocratique espagnole. Chacun réagit aux progrès et revers de ses homologues, tant espagnols qu’européens. Ayant tous expérimenté le pouvoir, ils peuvent donc être contestés à la fois sur leurs projets d’État et sur leurs compétences.


Tensions indépendantistes en Espagne

Cyril Trépier*

Comme on pouvait s’y attendre, l’indépendantisme a constitué une donnée importante des élections législatives espagnoles qui se sont déroulées le 26 juin 2016. Être indépendantiste basque, catalan ou galicien, c’est vouloir un État pour son territoire, mais pas dans n’importe quelles conditions. Être indépendantiste ne signifie pas non plus être forcément de gauche ou de droite ou du centre.

Dans la compétition électorale espagnole, deux axes – nationaliste/non nationaliste et droite/gauche – définissent donc chaque parti. Le deuxième, en particulier, reste pleinement pertinent, surtout lorsque différentes formations proposent ou rejettent l’indépendance, comme au Pays basque et en Catalogne.

Les indépendantistes entendent inscrire leur action dans l’Histoire. C’est pourquoi une défaite des indépendantistes lors d’un référendum contraignant n’arrêterait pas forcément leur mouvement. Le Québec a bien organisé deux référendums sur l’indépendance, en 1980 et 1995, et les partisans de l’indépendance écossaise, qui ont obtenu 45 % de « oui » le 18 septembre 2014(1), n’excluent pas la tenue d’un autre référendum suite au vote favorable au Brexit du 23 juin 2016.

Enfin, les indépendantistes basques, catalans et galiciens ont, tous, exercé le pouvoir, municipal et régional, ce qui les expose aux critiques de partis contestataires, comme Podemos.

Les indépendantismes en Espagne, l’État des autonomies et l’Union européenne

Des regards divers et changeants sur la Constitution

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L'endettement des Communautés autonomes espagnoles en 2011.

© D'après Éloïse Libourel, École Normale Supérieure

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Contrairement au Pays basque, la Catalogne s’est d’emblée impliquée dans le processus constitutionnel. Deux des sept pères de la Constitution espagnole de 1978 sont catalans. L’un appartenait à la formation Convergence démocratique de Catalogne (CDC), le parti nationaliste de centre droit créé par Jordi Pujol – président catalan de 1980 à 2003 –, l’autre au Parti socialiste unifié de Catalogne (PSUC), le parti communiste catalan qui dirigea l’opposition régionale au franquisme. Le conservateur galicien Manuel Fraga, qui présida la Galice de 1990 à 2005, a également fait partie des rédacteurs de la Loi fondamentale.

En revanche, aucun élu basque n’a participé à ce processus. Le Parti nationaliste basque (Partido Nacionalista Vasco, PNV) comptait pourtant huit élus à l’Assemblée constituante de 1977. Mais tous se sont abstenus. Le Pays basque s’est aussi démarqué par sa faible implication dans le référendum sur l’approbation du texte, organisé le 6 décembre 1978, avec un taux de participation de 44,65 %, contre 67,11 % au niveau national. Certes, le « oui » l’a emporté – avec 88,54 % au niveau national –, mais par 70,24 % des voix au Pays basque, 76,42 % en Navarre, 90 % en Galice et 91 % en Catalogne.

Le positionnement des forces politiques catalanes à l’égard de la Constitution a ensuite évolué. À plusieurs reprises – en 2001, 2004, 2012, 2013 et 2014 notamment –, le Parlement de Catalogne a voté un texte appelant à un référendum d’autodétermination contraignant, à ce jour inédit, puisque la consultation non référendaire du 9 novembre 2014 n’avait aucun caractère contraignant. Le Congrès des députés a rejeté chacune de ces demandes au motif que la Constitution s’y oppose.

Puis, lorsque les instances régionales ont adopté la réforme statutaire catalane, en 2005-2006, le Parti populaire (PP) et d’autres Communautés autonomes ont attaqué ce texte devant le Tribunal constitutionnel, comme il est de coutume. En juillet 2010, le tribunal a invalidé plusieurs passages clés du texte, ce qui a suscité en retour une vaste manifestation de protestation à Barcelone.

Dans ce contexte, la perception d’une Constitution limitant les droits des Catalans n’a cessé de progresser au sein de la communauté des nationalistes locaux.

L’autonomie généralisée (1980-1983)

L’Espagne n’est pas un État fédéral. Appelée « État des autonomies », son architecture institutionnelle est née en 1979 avec l’approbation du Statut d’autonomie de la Catalogne, reconnue par la Constitution de 1978 comme une « nationalité historique », de même que le Pays basque et la Galice. Sous la Seconde République espagnole (1931-1936), chacune de ces trois régions avait reçu un statut d’autonomie, mais seul celui de la Catalogne, approuvé par référendum en 1932, fut appliqué.

La Constitution de 1978 n’a donc pas « créé » les 17 Communautés autonomes actuelles. Initialement, le texte distinguait bien ces trois régions comme « nationalités historiques », qui sont devenues les premières des Communautés autonomes. Ce n’est qu’après le référendum sur l’autonomie organisé par l’Andalousie en 1980 que les quatorze régions restantes sont devenues, elles aussi, des Communautés autonomes. Chacune est dotée d’un Parlement, d’un gouvernement autonome et d’un certain nombre de compétences communes.

Les Communautés autonomes ont tendance à être jalouses de leurs prérogatives. Ainsi, le principe d’extension de l’autonomie – surnommé « Café pour tous » – est souvent dénoncé par les nationalistes catalans. À l’inverse, toute demande d’extension de l’autonomie catalane fait réagir les autres Communautés autonomes.

On distingue ces 17 Communautés autonomes d’Espagne – proches des régions françaises – des 50 provinces que compte le pays, plus petites et similaires aux départements. La plupart des Communautés autonomes regroupent plusieurs provinces. Le Pays basque en compte trois (Alava, Guipúzcoa et Biscaye, soit 2,16 millions d’habitants), la Catalogne quatre (Barcelone – la plus peuplée –, Gérone, Lleida et Tarragone, soit 7,5 millions d’habitants(2) et la Galice quatre (Corogne, Lugo, Pontevedra et Ourense, soit 2,7 millions d’habitants).

Les partisans des indépendances basque et catalane perçoivent leur territoire comme un sujet politique bien antérieur à la Constitution et à l’État des autonomies. Au Pays basque, les nationalistes ont forgé au XIXe siècle le concept d’un peuple basque plurimillénaire caractérisé par la préservation d’une langue d’origine inconnue.

Né également au XIXe siècle, le nationalisme catalan souligne l’existence d’un parlement à Barcelone dès 1283 et le gouvernement catalan garde le nom d’une institution créée en 1359, la Generalitat de Catalogne, dont Carles Puigdemont, le président catalan, se revendique comme le 130e président. Cela sous-tend un discours d’antériorité démocratique de la Catalogne par rapport à l’Espagne. Appeler l’Espagne « L’État espagnol » permet aux indépendantistes basques et catalans d’affirmer l’appartenance à un simple système, non à une nation espagnole.

Au nom de l’antériorité historique, les indépendantistes basques revendiquent un territoire qui, outre la Communauté autonome, inclut la Navarre et le Pays basque français(3).

Comme nation culturelle, parfois comme nation politique, leurs homologues catalans se réfèrent aux Pays catalans, incluant le département français des Pyrénées-Orientales, la frange orientale de l’Aragon et les Communautés autonomes de Valence et des Baléares. Pour les indépendantistes, cette antériorité protège leur territoire d’un saut dans l’inconnu, au profit du légitime rétablissement d’une situation.

Quinze des dix-sept Communautés autonomes, dont la Catalogne, ne gèrent qu’une part de leurs impôts. En revanche, les collectivités de régime dit « foral » que sont les trois provinces basques ainsi que la Navarre prélèvent leurs impôts et en reversent annuellement une partie négociée à l’État pour les services communs. Ce régime fiscal particulier s’appuie sur la Constitution de 1978 et a été accepté par la Catalogne lorsqu’elle a approuvé le texte constitutionnel. Les gouvernements catalans successifs ont néanmoins souvent sollicité de Madrid l’obtention d’un régime « foral », arguant du fait que leur Communauté est bien plus peuplée que le Pays basque et la Navarre réunis (2,8 millions d’habitants au total, dont 2,16 millions au Pays basque et 640 000 en Navarre).

Des Communautés autonomes précocement actives à Bruxelles

Pour une majorité d’indépendantistes basques et catalans, un État hors de l’Union européenne est impensable(4). Cette conviction s’appuie notamment sur l’engagement précoce des Communautés autonomes dans la politique communautaire.

Les gouvernements catalan, basque mais aussi canarien exigèrent tôt de participer directement à la vie communautaire. Puis, le 26 mai 1994, le Tribunal constitutionnel autorisa chaque Communauté autonome à ouvrir une délégation à Bruxelles. La Catalogne, elle, était déjà présente dans la capitale européenne depuis 1986, grâce à un consortium public-privé, le Patronat catalan pro-Europe, créé en 1982 à Barcelone.

Jamais les représentations successives des gouvernements catalan et basque à Bruxelles n’ont prôné l’indépendance. Au contraire, les Communautés autonomes d’Espagne y coopèrent, malgré leurs divergences, à l’échelle de l’État.

Aucun texte communautaire ne prévoit l’effet d’une indépendance au sein d’un État membre. Jamais l’Union européenne n’en a connu. En effet, le Groenland a obtenu le 21 juin 2009 une autonomie renforcée au sein de la « Communauté du Royaume danois » après la victoire de cette option au référendum de novembre 2008(5). Les présidents successifs de la Commission européenne indiquent depuis 2004 que toute indépendance provoquerait la sortie de l’Union européenne du nouvel État. Les dirigeants catalans assurent que Bruxelles se montrerait pragmatique en intégrant rapidement une Catalogne indépendante sans le long processus d’adhésion. Cela requerrait toutefois une volonté politique unanime des États membres de l’Union, qui reste à démontrer. Qui plus est, une déclaration unilatérale d’indépendance, tentation maximaliste, priverait la Catalogne d’appui international.

Des mouvements renforcés par l’évacuation de la violence

Un million et demi de manifestants ont défilé à Barcelone, à l’occasion du Jour de la Catalogne le 11 septembre 2012

À l’appel des indépendantistes, un million et demi de manifestants ont défilé à Barcelone, à l’occasion du Jour de la Catalogne le 11 septembre 2012.

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La question des bénéfices de l’abandon de l’action armée se pose en Catalogne et au Pays basque, mais pas en Galice qui en fut épargnée. Cette région pauvre, premier foyer d’émigration du pays, reste marquée par le conservatisme. Le PP a gouverné la Galice de 1981 à 2004, puis est revenu au pouvoir en 2009. Entre-temps, la région a connu un gouvernement bipartite formé des socialistes et des indépendantistes du Bloc nationaliste galicien (BNG). Le bilan de ce dernier au pouvoir est jugé peu convaincant.

Le refus de la violence armée en Catalogne

En Catalogne, aucune des tentatives d’action armée – EPOCA (Exércit Popular de Catalunya – Armée populaire catalane, 1970-1979), Terra Lliure (Terre libre, 1978-1991) – n’a bénéficié d’un soutien populaire significatif. L’ETA (Euskadi Ta Askatasuna – « Pays basque et liberté ») elle-même n’a pas épargné les Catalans, ce que symbolise en particulier l’attentat contre la grande surface Hypercor à Barcelone en 1987, qui fit 21 morts et 45 blessés. Ces violences ont suscité les préventions d’une population catalane à l’histoire émaillée d’épisodes tragiques.

De 1980 à 2003, la Catalogne fut présidée par Jordi Pujol, leader des nationalistes de centre droit de Convergence et Union (CiU). Pour mieux rassembler, il cultiva l’ambiguïté sur l’avenir institutionnel de la Catalogne et appuya les gouvernements centraux successifs – Parti socialiste ouvrier espagnol et Parti populaire – contre le transfert de nouvelles compétences. Jusqu’en 2012, aucune campagne électorale catalane n’a porté sur l’indépendance. Ainsi, cette aspiration, qui s’est développée dans les rangs de CiU ou dans des partis officiellement opposés au nationalisme, a longtemps paru sans conséquence immédiate.

Les formations qui gouvernent aujourd’hui la Catalogne et souhaitent en faire un État n’ont officialisé que récemment cet objectif. La Gauche républicaine de Catalogne (Esquerra Republicana de Catalunya, ERC), parti de centre gauche membre de la coalition au pouvoir depuis janvier 2016, l’a adopté en 1992 à la faveur du processus qui aboutit au divorce de velours tchécoslovaque. Convergence démocratique de Catalogne, qui forma jusqu’en 2015 avec l’Union démocratique de Catalogne (UDC) la fédération CiU en fit autant en 2011, une fois la Communauté autonome et la capitale reprises aux socialistes.

L’absence de terrorisme catalan n’implique pas l’absence de conflits de diverses intensités, en Catalogne même, entre partisans de différentes options. Ainsi certains dirigeants indépendantistes ne manquent-ils pas d’attiser les tensions, par exemple en refusant publiquement d’appeler « Catalans » les adversaires d’une sécession.

L’indépendantisme basque renforcé par la fin de l’action de l’ETA

Créée sous le franquisme en 1959, l’ETA s’est longtemps servi de ce contexte oppositionnel pour justifier son existence. L’organisation a pourtant tué surtout sous la démocratie – 43 personnes avant la mort de Franco en 1975, contre 814 après celle-ci. Parce que l’ETA a énormément pesé sur la vie des Espagnols, la fin de son action armée, annoncée le 20 octobre 2011, a constitué un véritable bouleversement. Loin de clore l’indépendantisme basque, elle a au contraire ouvert la possibilité d’un défi indépendantiste de la même ampleur qu’en Catalogne.

Le Parti nationaliste basque (PNV), créé en 1895, a gouverné la Communauté autonome de 1980 à 2009, et de nouveau depuis 2012. Cette formation de centre droit apparaît surtout en parti de gouvernement, gestionnaire, soutenant ponctuellement les gouvernements PSOE ou PP à Madrid, et laissant la gauche nationaliste revendiquer ouvertement l’indépendance. Mais elle n’y renonce pas pour autant.

Début 2005, le président du PNV, Juan José Ibarretxe, créa une forte tension en Espagne en proposant au gouvernement central un statut de « libre association » du Pays basque à l’Espagne. Le texte, voté fin 2004 par le Parlement basque, affirmait le droit du peuple basque à l’autodétermination.

Fort de la réussite économique du territoire – qu’illustre en particulier la prospérité de la ville de Bilbao –, le PNV préside également la Navarre, où il s’emploie à étendre l’usage de la langue basque, notamment dans l’enseignement. Depuis 2011, le PNV et les partis de la gauche indépendantiste comme Bildu et Amaiur(6) accumulent les succès électoraux. Fort logiquement, ils ont réagi à l’annonce catalane d’une marche vers un État.

Le tournant catalan de 2012

Le 11 septembre 2012, une manifestation majoritairement indépendantiste attira environ 1,5 million de personnes à Barcelone. Ce succès inattendu révéla au monde l’indépendantisme catalan et le président catalan Artur Mas – CiU – voulut y voir un plébiscite. À tort, puisqu’une foule d’organisations avait concouru à ce succès. Une aspiration croissante mais floue, l’indépendance, fut alors officiellement présentée comme le destin historique d’un peuple catalan désigné comme distinct de l’Espagne. Fait sans précédent, en novembre 2012, Artur Mas défendit à Bruxelles le projet d’un État catalan. Il reçut un accueil des plus réservés. Au même moment, le président basque, Iñigo Urkullu – PNV –, privilégiait quant à lui une posture modérée devant l’Union européenne, à l’instar de ses prédécesseurs.

Les élections catalanes du 25 novembre 2012 furent l’occasion d’une première campagne centrée sur l’indépendance. Elles permirent de révéler l’état des forces politiques en présence puisque le scrutin fut en effet remporté par les forces nationalistes et indépendantistes, mais marqua un léger recul de CiU.

Les indépendantistes catalans et basques furent nombreux à se rendre à Édimbourg en septembre 2014, à l’occasion du référendum écossais. Il s’agissait de soutenir leurs homologues écossais mais aussi de promouvoir leur propre cause devant les médias internationaux. Ce référendum pacifique, légal et contraignant, accepté par le gouvernement central et reconnu par l’Union européenne, est en effet apparu comme la voie idéale d’accès à l’indépendance.

Moins de deux mois après, le 9 novembre 2014, une consultation non référendaire sur l’indépendance catalane fut organisée. Interdite par le Tribunal constitutionnel, elle n’en mobilisa pas moins 2,34 millions d’électeurs, venus surtout des bastions nationalistes. Puis, le 27 septembre 2015, les élections catalanes, présentées d’emblée par le président Artur Mas comme le vrai référendum, suscitèrent une mobilisation historique – le taux de participation fut de 77,44 %, soit 4,11 millions d’électeurs – dans les deux camps. Les deux listes pro-indépendance, Junts Pel Sí (« Ensemble pour le oui ») et la CUP (« Candidature d’unité populaire »), remportèrent 47,8 % des voix.

Fort de ces résultats, en janvier 2016, le président catalan C. Puigdemont a relancé sa feuille de route prévoyant la déconnexion d’avec l’État et des élections constituantes d’ici à juillet 2017. Cependant, l’indépendance effective exige un référendum contraignant et une négociation avec un gouvernement central restant à former.

Une nouvelle concurrence électorale

Lancé en mai 2011, le mouvement des Indignés a touché l’ensemble du pays, dont la Catalogne et le Pays basque. Refusant tout drapeau dans leurs rassemblements, les Indignés ont dénoncé des problèmes communs aux citoyens du pays, démentant ainsi la lecture exclusivement nationaliste de la politique. Leur slogan, « Vous ne nous représentez pas », visait tous les partis politiques traditionnels, parmi lesquels les formations nationalistes. Ce choix leur a valu de nombreux procès d’intention. Il a aussi révélé le désir partagé par certains, en Espagne, d’un changement radical de la vie politique.

C’est sur cette base que sont apparus les partis Podemos – « Nous pouvons », né en 2014 sous la houlette de Pablo Iglesias – et Ciudadanos – « Citoyens », né en 2006. Tous deux rebattirent les cartes politiques lors des élections législatives de 2015, en privant le PP et le PSOE de 5 millions de voix. Podemos fit alors élire 5 députés au Pays basque – 2e position après le PNV –, 6 en Galice – évinçant le Bloc nationaliste galicien du Congrès des députés –, et son alliée la maire de Barcelone Ada Colau obtint 12 sièges en Catalogne.

Faute d’investiture, Mariano Rajoy, le président du Gouvernement, convoqua de nouvelles élections générales le 26 juin 2016, et malgré la progression (137 sièges contre 123 en 2015) le Parti populaire n’obtient pas la majorité absolue. La coalition Unidos-Podemos – bien qu’ayant perdu plus d’un million de voix – conserve ses 71 députés au Congrès de Madrid – dans la précédente législature, Podemos en avait 69 et Izquierda Unida 2 –, dont 12 en Catalogne et 5 en Galice, et Podemos gagna au Pays basque. Ciudadanos passa de 40 à 32 députés. Un troisième scrutin législatif consécutif reste possible fin 2016, Mariano Rajoy n’ayant pu être investi fin août (170 voix pour, 180 contre, dont le PSOE).

2015, année choc pour le Bloc nationaliste galicien

La liste de Podemos en Galice – appelée En Marea –, lors du scrutin législatif du 20 décembre 2015, a privé les indépendantistes galiciens du BNG d’élus au Congrès de Madrid. Ils restèrent sans député après les élections générales du 26 juin 2016. Présent depuis 1996, le BNG a donc quitté la chambre basse espagnole.

L’assemblée galicienne fut renouvelée le 25 septembre 2016. Le BNG s’y présentait sans Podemos pour ne pas en devenir « une succursale ». Le PP a conservé sa majorité absolue (41 sièges sur 75) et Podemos s’est classé deuxième pour son entrée au parlement galicien avec 14 sièges, contre 14 pour le PSOE et 6 pour le BNG, quatrième force.

La concurrence d’Ada Colau en Catalogne

Les nationalistes catalans de C. Puigdemont n’ont gouverné Barcelone que de 2011 à 2015, après trente ans de gestion par les socialistes de Catalogne. Puis, en mai 2015, Ada Colau, ancienne Indignée directement engagée contre les expulsions, a remporté la mairie. Sa coalition compte des ex-communistes, des écologistes et des indépendantistes.

Ses convictions personnelles, favorables à l’indépendance, n’expliquent pas tous ses succès. D’autant que la question de la sécession divise l’aile catalane de Podemos, l’idée qu’être de gauche exigerait d’appuyer l’indépendance ne faisant pas l’unanimité, même en Catalogne : les mêmes électeurs des districts populaires barcelonais purent voter Ciudadanos le 27 septembre 2015 aux régionales catalanes contre l’indépendance, puis pour Ada Colau le 20 décembre 2015 aux législatives espagnoles contre l’austérité.

D’ailleurs, si la direction nationale de Podemos prône un référendum contraignant en Catalogne – que le parti exigea en vain début 2016 du PSOE pour former un gouvernement central –, son discours varie beaucoup sur l’indépendance elle-même.

Les nationalistes basques face à Podemos

Le parti de P. Iglesias est arrivé premier au Pays basque le 26 juin 2016 (29,05 % des voix), devant le PNV. Bildu, la coalition indépendantiste de gauche, s’est classé quatrième. Podemos l’a emporté dans les provinces d’Alava, Biscaye, et Guipúzcoa. En 2015, il n’était arrivé que second au Pays basque. En Navarre, le parti anti-austérité s’est classé second en 2015 et en 2016, et a fait élire deux députés.

Podemos a confirmé sa force en entrant le 25 septembre 2016 au Parlement basque avec 11 sièges, en troisième position derrière le PNV (29 sièges) et Bildu (17 sièges), mais devant les socialistes basques en net recul et le PP (9 sièges chacun).

Comme en Catalogne, Podemos défend le droit à l’autodétermination du Pays basque. À la faveur du processus explicite favorable à la création d’un État catalan, ce thème a nourri la campagne des élections au Parlement basque du 25 septembre 2016. De surcroît, les ailes basque et navarraise de Podemos demandent clairement le maintien du régime fiscal spécifique. Or, face à une crise qui frappe encore de très nombreux Espagnols, ce régime particulier est de plus en plus discuté dans le reste du pays.

Le PNV reste méfiant envers Podemos. Le président basque et leader du PNV, Iñigo Urkullu, a montré l’éloignement des deux partis sur l’axe droite-gauche : « Ils prêchent la justice sociale, des prestations sans limite et des emplois, alors qu’ils n’exercent aucune responsabilité. » Au contraire, à l’approche des élections au Parlement régional, la gauche indépendantiste basque voulut se rapprocher de Podemos. Son programme prône « une confédération d’États basques », incluant les « territoires basques historiques », c’est-à-dire le Pays basque espagnol, la Navarre et le Pays basque français. Mais, avant ce qu’elle a présenté comme un horizon, elle prône « le dialogue et le pacte » avec l’État.

Pour un État, les indépendantistes non violents peuvent donc représenter un défi géopolitique aussi grand – si ce n’est plus encore – que ceux qui assument la violence. Ce défi n’est en effet pas réductible à un unique problème sécuritaire. Ainsi, les nations espagnole, basque, catalane et galicienne en jeu en Espagne ne sont pas mitoyennes, mais superposées. Elles nourrissent des rapports de force changeants entre citoyens, dont l’affrontement institutionnel entre gouvernements n’est qu’un aspect

* Docteur en géographie de l’université Paris 8 et chercheur au Centre de recherches et d’analyses géopolitiques de Paris 8. Ses recherches portent sur le nationalisme régional en Europe. Il a publié Géopolitique de l’indépendantisme en Catalogne (L’Harmattan, 2015).

Notes

(1) Edwige Camp-Pietrain, « Royaume-Uni. Une campagne passionnée autour de l’avenir de l’Écosse », P@ges Europe, 10 septembre 2014
(2) Elles sont toutes quatre gouvernées, depuis 2011, par Convergence démocratique de Catalogne (CDC), le parti nationaliste de centre droit du président de la Communauté autonome Carles Puigdemont.
(3) Voir Barbara Loyer, « Le Pays basque. Articulation entre territoire et identité », Grande Europe, n° 28, janvier 2011.
(4) Cyril Trépier, « L’indépendance de la Catalogne, un débat européen d’abord politique », L’Espace public, n° 21, 2013-3.
(5) Nathalie Blanc-Noël, « Danemark. La souveraineté du Groenland est-elle possible et souhaitable ? », Grande Europe, n° 24,septembre 2010.
(6) Ces deux coalitions, très mouvantes, sont apparues en 2011. Bildu (« se réunir » en basque) a dirigé la pro

Bibliographie

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  • Comité des Régions, portail sur la décentralisation dans les pays européens, 2013
  • Béatrice Giblin, « Les nationalismes régionaux en Europe », Hérodote, n° 95, 4e trimestre 1999, La Découverte, Paris, pp. 4-20
  • Nacima Baron et Barbara Loyer, L’Espagne en crise(s), 2015, Armand Colin, Paris
  • Francesc Granell, Víctor Pou i Serradell i Miquel-Àngel Férriz (dir.), Catalunya dins la Unió Europea, Edicions 62, Barcelona, 2002
  • Dominique Rousseau, « L’équivoque référendaire », La Vie des idées, 22 avril 2014
  • Cyril Trépier :

– Géopolitique de l’indépendantisme en Catalogne, L’Harmattan, Paris, 2015
– « L’indépendance de la Catalogne, un débat européen d’abord politique », L’Espace politique, n° 21, 2013-3

• Enric Ucelay-Da Cal, «Catalan Nationalism, 1886-2012: An Historical Overview», Pôle Sud, n° 40, 2014/1, pp. 13-28

Cet article a été publié dans la revue Questions internationales. Pour citer cet article : Cyril Trépier, «Tensions indépendantistes en Espagne », Questions internationales, n°82, novembre-décembre 2016, pp.44-65, DILA © La Documentation française

 

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Ressources complémentaires