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Démographie : les Balkans à l’heure du grand exode, par Jean-Arnault Dérens et Laurent Geslin

[Démographie : les Balkans à l’heure du grand exode, par Jean-Arnault Dérens et Laurent Geslin], pour plus d'information, consulter la description longue en dessous de cette illustration

Plaque commémorative à Zurich (Suisse) : la population kosovare remercie la Suisse pour son aide et son accueil humanitaire pendant et après la crise kosovare en 1998-1999, 2012.
© Wikimedia Commons

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Mis à jour le 20/09/2017

Introduction

Dans les Balkans, décompter la population n’a jamais été une « simple » opération statistique, et les recensements donnent souvent lieu à d’âpres batailles politiques autour des équilibres respectifs des différentes communautés nationales. Toutefois, tous les pays de la région font désormais face à un problème commun et bien plus inquiétant : ils se vident de leurs habitants, notamment de leurs forces vives, éduquées et qualifiées.


Démographie : les Balkans à l’heure du grand exode

Jean-Arnault Dérens* et Laurent Geslin **

Dans les montagnes des Balkans, l’émigration est une vieille tradition, déjà attestée à l’époque ottomane. Le régime socialiste yougoslave n’a guère tenté de la contrecarrer, signant dès les années 1950 des conventions migratoires avec la Turquie puis, au cours de la décennie suivante, avec l’Allemagne fédérale. L’Autriche, la Suisse, la Belgique, la France se sont également vite imposées comme des destinations privilégiées. Plutôt que de maintenir un plein emploi factice plombant les caisses de l’État, il valait mieux que cette main-d’œuvre excédentaire parte à l’étranger.

Ces gastarbajteri – le terme allemand, Gastarbeiter, désignant les « travailleurs invités » et passé dans la langue serbo-croate pour désigner l’ensemble des émigrés – envoyaient en outre des sommes appréciables à leur famille, des apports de devises permettant de soutenir l’économie autogestionnaire du régime yougoslave.

Après les guerres de la fin du XXe siècle et leurs flux de réfugiés, les difficultés économiques d’une interminable « transition » poussèrent à nouveau les Balkaniques au départ. Au début des années 2000, le retour à la paix et la relative embellie économique avaient pourtant permis, dans la plupart des pays de la région, la réémergence timide des classes moyennes, laminées au cours de la décennie précédente.

Cette amorce de normalisation économique et sociale n’a guère duré. L’Europe du Sud-Est a été durement frappée dès 2008 par la crise économique qui a sonné le glas d’un modèle de croissance basé sur le couple privatisations-investissements étrangers, ces derniers n’étant jamais arrivés. En situation de quasi-faillite, tous les États de la région ont dû demander l’assistance du Fonds monétaire international (FMI) et engager des plans drastiques d’économie, taillant dans les salaires de la fonction publique, réduisant encore plus le montant déjà très faible des retraites. Dans ces conditions, alors que sont même fragilisées les solidarités familiales qui ont longtemps permis aux sociétés balkaniques de « tenir », l’exode a repris et ne cesse de s’amplifier.

Des phénomènes d’exode amplifiés

Macédoine

Dans les zones rurales de Macédoine, il ne restera bientôt plus que des personnes âgées ruminant les souvenirs de leur jeunesse, tant la saignée démographique a pris de l’ampleur. Dans la bourgade minière de Sasa, seules deux épiceries fonctionnent encore, et c’est là que tous les soirs Petar retrouve ses amis pour boire quelques bières. « On ne fait plus d’enfants », regrette-t-il. « Dans la commune, il y a peut-être quarante gars qui ont passé 40 ans et qui ne sont pas mariés. »

Selon les estimations de la Banque mondiale(1), le taux de fertilité atteindrait à peine 1,5 enfant par femme en Macédoine, mais il est bien difficile d’obtenir des estimations démographiques précises. Le recensement prévu en 2011 n’a pu être organisé en raison de l’opposition de la communauté albanaise qui exigeait que les opérations soient menées durant l’été, quand la diaspora est de retour, afin de gonfler son importance numérique, clé des complexes équilibres politiques mis en place par les accords de paix d’Ohrid, signés en 2001 pour mettre fin au conflit armé déclenché par une guérilla albanaise.

L’année suivante, le recensement avait établi l’importance de cette communauté à 25,2 % de la population totale du pays, des chiffres qu’il faut probablement revoir à la baisse. Selon les estimations les moins pessimistes, le pays aurait perdu en vingt-cinq ans près d’un quart des deux millions d’habitants qu’il comptait à son accession à l’indépendance en 1991(2).

Un constat tragique est donc en train de s’imposer : la situation démographique des pays des Balkans occidentaux, plombée à la fois par une émigration massive et par une natalité en berne, va bientôt menacer leur viabilité même, d’autant que les jeunes diplômés sont les premiers à partir.

Serbie

Aucun pays n’est épargné par cet exode. Vesna, 18 ans, a hâte de terminer le lycée, un bon établissement de Belgrade, la capitale serbe, pour rejoindre son frère qui a ouvert un magasin de mode à Dubaï. « Je vais m’inscrire là-bas dans une école américaine de photographie, je suis en train de remplir le dossier pour obtenir une bourse », explique la jeune fille. « Il n’y a aucun avenir en Serbie, nos parents ont essayé de se battre pour nous, pour nos études, mais c’est un combat épuisant. Je préfère partir. »

Anita Mitić anime l’Initiative des jeunes pour les droits de l’homme, une ONG dynamique et réputée. « Tout le monde s’en va, même les personnes les plus engagées, qui finissent par jeter l’éponge : l’année dernière, 15 000 jeunes ont quitté la Serbie et, il y a quelques mois, les animateurs historiques de la Gay Pride de Belgrade ont émigré en Allemagne », lance la jeune femme. « Ce départ a été un choc. On se demande tous à quoi bon continuer à se battre pour démocratiser le pays. »

Selon des calculs effectués il y a quelques années par le recteur de l’université de Belgrade, Branko Kovačević, la Serbie pourrait perdre 12 milliards d’euros dans les vingt prochaines années, soit le montant des investissements de l’État dans l’éducation des jeunes fuyant le pays(3).

La Serbie a amorcé très tôt sa transition démographique, avec une chute de la natalité sensible dès la fin des années 1950. Snezana Lakčević, qui dirige l’Office national des statistiques, explique le long terme des mouvements migratoires. « Dès l’après-guerre, le pays a connu l’exode rural, la population active a commencé à se concentrer à Belgrade et dans quelques grandes villes. Aujourd’hui, des régions entières sont vides, notamment à proximité des frontières bulgare et roumaine. N’y vivent plus que des personnes âgées. Les départs vers l’étranger se font donc désormais depuis les grandes villes, et ce sont les plus diplômés, les mieux formés qui s’en vont les premiers. »

Selon ces statistiques, 160 000 personnes ont quitté le pays entre les recensements de 2002 et de 2011, et la baisse de la population serbe devrait se poursuivre et s’amplifier ces prochaines années, avec la disparition progressive des générations du baby boom, nées après la Seconde Guerre mondiale. L’âge moyen est déjà passé de 38,8 ans en 1995 à 42,7 en 2015. La conjonction de cette natalité déprimée et d’une émigration en hausse constante laisse présager une catastrophe démographique. Selon les projections de l’Office national des statistiques, le pays pourrait compter moins de six millions d’habitants en 2030, contre 7,7 millions aujourd’hui.

Bosnie-Herzégovine

Les mêmes tendances s’observent en Bosnie-Herzégovine, la guerre (1992-1995) ayant déjà profondément bouleversé la démographie du pays. Le bilan des pertes humaines est désormais évalué à un peu plus de 100 000 morts, tandis que la moitié des 4,1 millions d’habitants du pays n’habitaient plus, en 1995, dans les foyers qu’ils occupaient en 1991, qu’ils soient réfugiés à l’étranger ou déplacés à l’intérieur du pays.

Dans l’après-guerre, le retour de ces exilés a été la priorité du pays et des bailleurs de fonds internationaux. Le Haut-Commissariat des Nations Unies aux réfugiés (HCR) avait annoncé, fin 2004, que le chiffre symbolique du millionième retour avait été franchi, mais il s’agissait bien souvent de « faux retours ». Des familles ont effectivement repris possession de biens immobiliers dont elles avaient été spoliées durant les combats, mais elles se sont empressées de les revendre, car la vie s’avérait impossible dans les communes ou les régions dont leur communauté avait été chassée.

L’après-guerre a ainsi parachevé le « nettoyage ethnique » du pays(4). Les villages bosniaques reconstruits de l’est du pays, avec leurs pimpantes petites mosquées, ne doivent pas faire illusion : seules des personnes âgées y sont revenues, souhaitant finir leur vie sur leur terre natale. Pour les jeunes, il n’y a aucun espoir de trouver de l’embauche.

Le marasme économique généralisé dont ne sort pas le pays se double en effet d’une dynamique perverse. Autrefois, les entreprises publiques employaient des travailleurs de toutes les communautés, ce qui n’est plus le cas des petites firmes privées qui forment dorénavant l’essentiel du tissu économique de la Bosnie-Herzégovine : on embauche d’abord ses parents et ses proches, quasi systématiquement issus de la même communauté.

Ce tableau noir doit, certes, être relativisé. Ces dernières années ont été marquées par l’implantation de petites entreprises autrichiennes ou hongroises, qui se délocalisent en Bosnie-Herzégovine, notamment en Republika Srpska, « l’entité serbe » qui couvre toute la moitié nord-est du pays, ou encore dans l’enclave bosniaque de Goražde. Actives dans le textile ou la sous-traitance automobile, celles-ci n’offrent cependant que des contrats précaires et des salaires extrêmement faibles. Pas de quoi donc retenir les jeunes au pays. Selon les syndicats de Republika Srpska, 100 chirurgiens ont déserté le pays au cours de l’année 2014 et il manque plus de 2 000 infirmiers dans l’entité.

La Bosnie-Herzégovine serait ainsi le cinquième pays du monde le plus touché par la fuite des cerveaux, après la Serbie, Haïti, le Burundi et l’Algérie. Selon l’Union pour un retour durable et l’intégration en Bosnie-Herzégovine, au moins 80 000 personnes ont quitté les seules régions orientales du pays en 2014, et l’association note que ce sont désormais des familles entières, et pas seulement des jeunes hommes, qui partent(5).

Monténégro

À la seule exception du Kosovo, les pays des Balkans occidentaux, candidats plus ou moins avancés dans le long processus de l’intégration européenne, bénéficient de la libéralisation des visas pour l’espace Schengen : leurs ressortissants peuvent donc s’y rendre librement, pour une durée maximale de trois mois par an, mais sans avoir la possibilité d’y travailler. Cette libéralisation facilite néanmoins les migrations illégales.

Ainsi, au printemps 2015, au moins 10 000 Bosniaques du Monténégro ont pris le chemin de l’exil – soit près de 10 % de la population du nord du pays. La plupart sont partis en Allemagne, plus précisément en Basse-Saxe, où ils se sont installés dans les villes de Goslar et de Brunswick, d’abord bien accueillis car la région, particulièrement touchée par la crise démographique, manque de main-d’œuvre. L’ampleur du flot a fini par inquiéter les autorités allemandes, tandis que celles du Monténégro jouaient la politique de l’autruche, en démentant ces départs massifs.

Dans des communes comme Rožaje, Berane ou Bijelo Polje, pétrifiées par vingt années de « transition », beaucoup d’écoles ont ouvert leurs portes avec des salles de classe vides à la rentrée de septembre 2015. Quand il a été clairement signifié par les autorités allemandes aux Bosniaques du Monténégro qu’ils n’avaient aucune chance d’obtenir l’asile ni le moindre statut en Allemagne, ils ont aussitôt répondu qu’ils étaient prêts à entamer une grève de la faim ou « à mourir sur place »... À ce jour, bien peu sont revenus, tandis que les départs se poursuivent de manière plus diffuse.

Albanie

Le phénomène touche aussi l’Albanie, qui est en train de vivre son troisième choc démographique depuis la chute du communisme en 1991. Dans les années qui avaient immédiatement suivi la chute du régime stalinien, les Albanais sont massivement partis, en premier lieu vers les pays voisins, la Grèce et l’Italie.

Cette vague migratoire s’est progressivement ralentie au long des années 1990 et 2000, tandis que le pays était affecté par un brutal phénomène d’exode rural. Alors que sous le régime socialiste les Albanais n’avaient pas la possibilité de choisir leur lieu de résidence, après sa disparition, ils se sont massivement rués vers les grandes villes, principalement dans la conurbation Tirana-Durrës, qui concentre désormais près de la moitié de la population du pays. Beaucoup vivent dans des quartiers semi-légalisés de squatteurs, où il n’existe toujours pas de cadastre et où les services publics demeurent déficients.

Dans le même temps, les régions de montagne, qui composent l’essentiel du pays sont en voie de désertification, d’autant que la natalité, traditionnellement forte, est en train de s’effondrer. Selon l’Institut albanais des statistiques (INSTAT), 31 733 enfants seulement sont nés en Albanie en 2016, et il faut remonter à l’année 1930 pour trouver une valeur aussi faible. Au début des années 1990, plus de 80 000 bébés voyaient le jour chaque année. Le taux de fertilité est tombé en dessous de 1,7 enfant par femme(6).

Enfin, depuis quelques années, le mouvement d’exil a repris, de nouvelles destinations apparaissant sur la carte des migrations. Ainsi, les ressortissants albanais forment-ils depuis deux ans la première nationalité parmi les demandeurs d’asile en France. Arrivés légalement, ils restent au-delà de la période de trois mois, demandant un asile politique qu’ils n’ont presque aucune chance d’obtenir. L’inexistence de toute possibilité légale de migration économique vers la France les contraint à utiliser ce subterfuge, qui pèse désormais d’un poids disproportionné sur les procédures d’attribution du droit d’asile(7).

Kosovo

Au Kosovo voisin, 100 000 à 150 000 personnes ont également quitté leur pays entre novembre 2014 et février 2015, dans un mouvement d’exode inédit en temps de paix. À la rentrée de janvier 2015, se souvient le journaliste Samir Potera, « des classes entières de notre ville de Podujevë étaient vides. Dans d’autres écoles, c’étaient les enseignants qui étaient partis ».

Les candidats au départ ont bénéficié d’une nouvelle disposition leur permettant d’entrer en Serbie avec une simple carte d’identité du Kosovo, puis ils ont franchi la frontière hongroise clandestinement, « défrichant » la route qui allait être massivement utilisée, quelques semaines plus tard, par les réfugiés syriens ou irakiens(8). Une fois arrivés en Allemagne, beaucoup de Kosovars ont demandé l’asile politique. Ils ont toutefois presque tous été très vite déboutés. Certains ont été rapatriés, d’autres ont joué de leurs compétences professionnelles pour obtenir contrats d’embauche et visas de travail.

L’Allemagne, destination privilégiée

Pour tenter de trouver une parade aux migrations illégales, Berlin a passé un accord avec le gouvernement de Pristina. Désormais l’Allemagne, qui manque cruellement de main-d’œuvre, recrute directement sur le territoire du Kosovo. « Grâce à nos programmes, les jeunes partent en Allemagne, où ils suivent une formation en alternance, qui leur permet d’engranger de l’expérience. Ces jeunes apportent ensuite une aide économique à leur famille. Nous sommes donc vraiment dans une situation où tout le monde gagne », veut croire Bedrit Xhafa, le directeur de l’agence APPK, qui sélectionne les candidats au départ.

Cette agence recrute aussi des étudiants pour des travaux saisonniers et elle donne une formation en langue et en culture allemande aux jeunes marié(e)s qui s’apprêtent à rejoindre leur conjoint(e) dans le cadre du regroupement familial. On estime que ce dispositif concernerait 3 000 couples chaque année. Dans un pays où les mariages sont toujours très souvent négociés par les familles, on se doute que la main des heureux détenteurs d’un permis de séjour en Allemagne est particulièrement prisée.

Dans l’une des salles de cours de l’agence APPK, ils sont une vingtaine à apprendre l’allemand, filles et garçons, tous déjà archi-diplômés. Comme ses camarades, Bashkim, 22 ans, suit une formation pour devenir auxiliaire de vie auprès de personnes âgées. Berlin recrute des médecins et des infirmiers, des soudeurs, des électriciens ou des ingénieurs, des jeunes qui sortent de l’université.

Pour les autres, ceux qui n’ont ni formation ni métier, la porte reste fermée. Skender, 35 ans, a longtemps vécu en France, sans papiers, avant de revenir au Kosovo. « J’essaie de trouver un visa de travail, pour l’Allemagne, la Suisse, l’Italie, peu importe. Il faut partir d’ici, mais pour cela il faut trouver les bons réseaux. Un contrat de travail en Allemagne coûte 4 000 euros, mais quand on l’a l’ambassade donne rapidement le visa. » Sur Internet, le marché noir s’organise, les contrats de travail se vendent comme des petits pains.

Tous les pays de la région « bénéficient » de la mise en place de ces filières légales de migration vers l’Allemagne. Ainsi, en 2014, 2 300 personnes ont trouvé un emploi à l’étranger grâce à l’Agence pour l’emploi de Bosnie-Herzégovine. Un appel public avait en effet était diffusé pour embaucher des médecins en Allemagne, à un salaire de 2 000 euros mensuel, quatre à cinq fois plus élevé qu’en Bosnie-Herzégovine. En mai 2013, les agences pour l’emploi allemande et bosnienne avaient également signé un accord pour embaucher des spécialistes sanitaires pour des aides à domicile, reconduit d’année en année.

Le phénomène gagne aussi la Serbie. Début mars 2017, un consortium d’entreprises de Rhénanie-Palatinat a organisé une opération de rencontres rapides (speed dating) pour recruter des travailleurs à Belgrade. L’Allemagne n’est d’ailleurs pas la seule destination prisée par les Serbes, qui sont de plus en plus nombreux à se diriger vers la Slovaquie. Ce pays, lui-même affecté par le départ de ses propres ressortissants vers d’autres pays de l’Union européenne offrant de meilleures conditions salariales, souffre d’un manque chronique de main-d’œuvre, avec près de 50 000 emplois non pourvus. Certaines entreprises slovaques viennent directement recruter des travailleurs en Serbie, tandis que les sites de la diaspora serbe regorgent d’offres d’emploi. Cette migration a pris une telle ampleur depuis un an qu’elle suscite désormais des réactions de rejet en Slovaquie(9).

Le cas particulier de la Slovénie et de la Croatie

Les départs affectent même les pays de la région qui ont déjà rejoint l’Union européenne. Au jeu des vases communicants, qui touche en premier lieu les professions médicales, la Slovénie, membre de l’Union européenne depuis 2004, n’est pas gagnante : si le pays attire des médecins serbes ou macédoniens, les praticiens slovènes sont encore plus nombreux à quitter leur pays pour l’Autriche voisine, mais aussi pour l’Allemagne ou la Suisse. Chaque année, la Chambre médicale de Slovénie, l’équivalent du Conseil de l’ordre des médecins, émettrait entre 50 et 100 certificats autorisant des personnels à pratiquer hors des frontières. Un chiffre non négligeable au regard des quelque 300 diplômés qui sortent chaque année de l’université de médecine. La Slovénie se classe ainsi en queue de peloton des États de l’OCDE, avec moins de 30 médecins pour 10 000 habitants(10).

Pour sa part, la Croatie a rejoint l’Union européenne le 1er juillet 2013, mais le pays connaît toujours le troisième taux de chômage le plus élevé de l’Union, après la Grèce et l’Espagne : seuls les emplois saisonniers liés au tourisme font « tenir » les régions littorales. Ailleurs, dans l’est du pays, mais aussi en Lika ou en Krajina – des zones ravagées par la guerre dans les années 1990, où le chômage touche souvent plus de la moitié de la population active –, l’exil apparaît comme la seule solution pour survivre.

Depuis le 1er juillet 2015, l’Allemagne a totalement ouvert son marché du travail aux ressortissants croates. La Commission européenne estime que 200 000 Croates pourraient quitter leur pays dans les cinq prochaines années, sur une population totale de quatre millions d’habitants. En 2013, 25 000 citoyens croates se sont légalement installés en Allemagne, mais le phénomène connaît une croissance exponentielle.

Tous les gouvernements de la région semblent pour le moment s’accommoder de la situation : le départ des jeunes diplômés et de la main-d’œuvre excédentaire permet de réduire les pressions sur le marché du travail, atténuant ainsi les tensions sociales et politiques. Dans des sociétés laminées par un chômage structurel massif, sans perspective réelle de développement économique, rongées par une corruption systémique entretenue par des élites politiques pourtant officiellement « pro-européennes », les jeunes perdent tout espoir de changement, renoncent à s’engager dans l’arène politique, préférant tenter de réussir leur vie ailleurs.

Du coup, se pose une question qui ne relève désormais plus de la science-fiction : à quoi ressembleront dans dix ou vingt ans des Balkans vidés de leurs jeunes actifs et de leurs forces vives ? À une réserve naturelle où quelques indigènes maintiendront des « traditions ancestrales » dans une poignée de villages ? ou à une zone-tampon, un limes, protégeant le flanc sud-est d’un Occident « menacé » par l’afflux constant de migrants et de réfugiés venus d’autres régions de la planète ?

* Jean-Arnault Dérens est rédacteur en chef du Courrier des Balkans.
** Laurent Geslin est géographe et journaliste.

Notes :

(1) « Taux de fertilité, total (naissances par femme) », Macédoine.
(2) Aleksandar Janev, « Émigration : la catastrophe démographique qui menace la Macédoine », Le Courrier des Balkans 26 octobre 2015.
(3) « La fuite des cerveaux, premier des défis en Bosnie-Herzégovine et en Serbie », Le Courrier des Balkans 15  février 2016.
(4) « Bosnie : le Comité Helsinki dénonce le caractère factice des retours de réfugiés », Le Courrier des Balkans 14 janvier 2005.
(5) Unija za održivi povratak i integracije u Bosni i Hercegovini (UZOPI BIH)
(6) Taux de fertilité en Albanie  
(7) Durant les onze premiers mois de 2016, 5 700 demandes d’asile ont été déposées en France par des ressortissants albanais, qui sont ainsi plus nombreux que les Syriens ou les Irakiens. Cette attractivité de la France s’explique sûrement par le maintien du classement de l’Albanie (et du Kosovo) en pays d’origine « non sûre », finalement invalidé par le Conseil d’État le 30 décembre 2016. Durant cette même année 2016, toutefois, 15 000 Albanais ont également demandé l’asile en Allemagne.
(8) Philippe Bertinchamps, Jean-Arnault Dérens et Simon Rico, « Un exode massif vide le Kosovo de sa population », Mediapart, 23 février 2015.
(9)  « La Slovaquie et la Tchéquie, nouvelles destinations pour les travailleurs serbes », Le Courrier des Balkans 29 mars 2017.
(10) Charles Nonne, « Santé : l’inexorable exode des médecins slovènes », Le Courrier des Balkans 14 mars 2017.

Cet article a été publié dans la revue Questions internationales. Pour citer cet article : Jean-Arnault Dérens et Laurent Geslin, « Démographie : les Balkans à l’heure du grand exode », Questions internationales, n°85-86, mai-août 2017, p.142-149, DILA © La Documentation française

 

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