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L’Union européenne et ses langues régionales et minoritaires, par Herta Luise Ott

[ L’Union européenne et ses langues régionales et minoritaires, par Herta Luise Ott], pour plus d'information, consulter la description longue en dessous de cette illustration

Logo de la Journée européenne des langues.
© Union européenne

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Mis à jour le 24/04/2018

Introduction

L’Union européenne (UE) compte actuellement 24 langues officielles(1) et environ 60 langues régionales et minoritaires dites indigènes(2). Le nombre des locuteurs est difficile à évaluer, mais on estime, selon les sources, qu’entre 40 et 50 millions de citoyens européens sur environ 512 millions d’habitants parlent l’une des langues non « officielles » de l’Union européenne. Qu’en est-il de cette diversité linguistique dans une Union qui, par ailleurs, garantit une communication institutionnelle dans toutes ses langues officielles, et finance nombre de projets et programmes dans le domaine de l’apprentissage des langues ? Ce soutien vaut-il également pour ses langues non « officielles » ?


Une politique de soutien impulsée par le Conseil de l’Europe

Ce n’est sans doute pas un hasard si certains auteurs d'études sur l’état des langues au sein de l’UE, y compris ceux du site de l’UFCE, l’Union fédéraliste des communautés ethniques européennes – à l’origine d’une Initiative citoyenne européenne sur les droits des minorités en Europe (Minority SafePack) –, omettent de prendre en compte l'adhésion la plus récente à l'UE (celle de la Croatie), et faussent ainsi le nombre de ses langues officielles. Il n'est certes pas facile d'avoir une image exacte des langues officielles et non officielles de l'Union  dans la mesure où celles-ci peuvent changer de statut d’un pays à l’autre, et où certains États membres partagent la même langue officielle.

Journée européenne des langues, Roumanie, 2016

Journée européenne des langues, Roumanie, 2016.

© Conseil de l’Europe

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Pour protéger les « langues historiques de l’Europe, dont certaines risquent, au fil du temps, de disparaître »(3), et pour encourager leur « emploi dans la vie publique et privée », y compris au-delà des groupes qui les ont pratiquées par le passé, le Comité des ministres du Conseil de l’Europe a adopté, voilà plus d’un quart de siècle, en juin 1992, la Charte européenne des langues régionales et minoritaires. Afin d’encourager l’emploi de ces langues dans la vie juridique, administrative, économique et culturelle, sans pour autant concurrencer l’usage des langues officielles, celle charte envisage une longue série d’actions, dont les plus visibles sont : la reconnaissance officielle des écoles bilingues et la signalisation topographique dans les deux (voire plusieurs) langues. Cette Charte a été suivie en novembre 1994, dans le contexte des guerres en (ex-)Yougoslavie, d’une Convention-cadre pour la protection des minorités nationales, entrée en vigueur le 1er février 1998, - soit un mois avant la Charte européenne des langues régionales et minoritaires.

Car si une grande majorité des pays européens (39 dont 24 membres de l'UE) ont signé et ratifié la Convention-cadre pour la protection des minorités nationales, seuls 25 États sur 47 ont fait de même pour la Charte des langues régionales et minoritaire : trois membres de l’Union, dont la France, l’ont signée mais toujours pas ratifiée. La ratification promise par François Hollande en 2012, a été empêchée par le Sénat en octobre 2015. L’actuel président de la République, Emmanuel Macron, s’est engagé à son tour, en avril 2017, au cours de sa campagne électorale, à faire ratifier la Charte. Mais pour l'heure, aucune feuille de route officielle n'existe tandis qu'ici et là, des protestations se font d'ores et déjà entendre pour s'élever contre un projet de loi qui pourrait conduire à devoir modifier la Constitution française, selon laquelle « la langue de la République est le français"

Si l’Italie et Malte se montrent tout aussi récalcitrants que la France, pour leur part la Belgique, la Bulgarie, l’Estonie, la Grèce, l’Irlande, la Lettonie, la Lituanie et le Portugal n’ont même pas donné un accord de principe alors que le Parlement européen a invité les États encore réticents (la ratification implique des contrôles ex-post) à le faire, au terme d'une résolution « sur les langues européennes menacées de disparition et la diversité linguistique au sein de l'Union européenne »(4) du 26 juin 2013. Le Parlement appelle chaque État membre « à être plus attentif à l’extrême menace qui pèse sur de nombreuses langues d’Europe considérées comme menacées de disparition et à s’engager vigoureusement en faveur de la sauvegarde et de la promotion de l’exceptionnelle diversité du patrimoine linguistique et culturel de l’Union ».

Une étude comparative, commandée par la commission de la culture et de l’éducation du Parlement européen, et publiée début 2017 sous le titre «Minority Languages and Education: Best Practices and Pitfalls»(5), s’est intéressée à la situation des langues minoritaires dans plusieurs systèmes éducatifs européens. Encore tout récemment, le 18 janvier 2018, l’Assemblée parlementaire du Conseil de l’Europe a adopté une résolution prônant la protection et la promotion les langues régionales ou minoritaires, y compris par la ratification de la Charte européenne des langues régionales ou minoritaires(6). Elle invite les pays à coopérer avec les organismes compétents de l’UE. Pour sa part, l’Initiative citoyenne européenne de l’UFCE, relancé en 2017 après qu'elle se soit vue rejetée par la Commission en 2013, vient de franchir le seuil de un million de signatures, ce qui oblige la Commission à la traiter sous trois mois.

Un paysage linguistique riche et varié

Face à la diversité linguistique reconnue officiellement, et régulièrement fustigée pour les frais administratifs qu’elle engendre, et face aux difficultés que connaît l’Europe dans l’introduction de l’apprentissage obligatoire de deux langues étrangères dans les systèmes éducatifs de ses États membres, la question des langues et cultures minoritaires et régionales peut paraître accessoire. Elle n'en est pas moins la cause pour partie de plusieurs conflits et guerres civiles en Europe comme en ex-Yougoslavie dans les années 1990 et en Ukraine depuis 2014.

En dépit des terribles programmes de déplacement massif de populations mis en place avant et après la Deuxième Guerre mondiale par plusieurs États d’Europe centrale et orientale, au motif de créer des États-Nations homogènes, il n’existe aucun pays de l’UE aujourd’hui où la langue officielle soit la seule langue pratiquée par la totalité de ses citoyens, abstraction faite de l’immigration de l’après-guerre (expressément exclue par la charte) ; le Liechtenstein et San Marino ne sont pas membres de l’Union, tout comme le Vatican plurilingue, qui pour sa part reconnaît deux langues officielles (le latin et l’italien).

Les langues pratiquées au sein de l’UE appartiennent à plusieurs familles, dont la plus grande est celle des langues indo-européennes (langues germaniques, romanes, slaves et celtiques, le grec, le letton et le lituanien), suivie de la famille dite finno-ougrienne (hongrois, finlandais, estonien) et du maltais, proche de l’arabe avec des composantes italiennes. La quasi-totalité des « langues régionales et minoritaires » de l’Union appartient à ces familles, à l’exception du basque, dont les racines ne sont toujours pas connues.

Pour l’Union, le concept de « langue minoritaire » s’applique à des langues peu répandues comme le breton en Bretagne, le sami en Laponie et le sorabe en Allemagne de l’Est, mais aussi à des langues officielles des autres États membres de l’Union, telles le slovène dans le sud de l’Autriche, en Croatie et en Hongrie, l’allemand au Danemark, en Hongrie, dans l’Italie du Nord, dans certaines communes de la Pologne du Sud, en Slovaquie et en République tchèque, le bulgare en Hongrie, Roumanie et Slovaquie, le danois en Allemagne, le hongrois en Roumanie, Slovaquie et Slovénie du Nord voire en Autriche – et ainsi de suite. La liste des langues régionales et minoritaires reconnues en tant que telles dans le processus de ratification de la Charte des langues régionales et minoritaires est longue, même si les candidates sont souvent les mêmes. S’y ajoutent le russe en Finlande et en Pologne, les États baltes n’ayant pas encore signé la Charte, et des langues « dépourvues de territoire » tels le romani et le yiddish, dans plusieurs États de l’Union.

Il existe ainsi trois catégories de langues régionales ou minoritaires :

  • les langues spécifiques à une région : basque, breton, catalan, frison, sarde, gallois etc. ;
  • les langues parlées par une minorité de la population d’un État membre, mais qui ont le statut de langue officielle dans d’autres États : l’allemand au Danemark, le Slovène en Autriche, le français au Val d’Aosta etc., 
  • les langues non territoriales des communautés roms ou juives : le yiddish, le romani.

Les États signataires de la Charte face à leurs « langues régionales et minoritaires »

Journée européennes des langues, Portugal, 2016.

Journée européennes des langues, Portugal, 2016.

© Conseil de l’Europe

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Le Conseil de l’Europe a laissé à ses États membres le soin d’établir des distinctions entre les termes « langue régionale » et « langue minoritaire ». Dans leurs documents de ratification, les États en ont fait un usage varié. Ainsi, l’Allemagne s’est engagée à protéger cinq langues minoritaires – le danois, le frison (frison septentrional et frison saterois), le sorabe (haut et bas) et le romani –, et une langue régionale, le bas allemand. En Autriche sont  considérées comme des langues minoritaires : « les langues burgenlandcroate, slovène, hongroise, tchèque, slovaque ainsi que la langue rom de la minorité rom autrichienne »(7), tandis que la Croatie, ne faisant aucune distinction entre « langues régionales ou minoritaires », s'engage à protéger les langues « italienne, serbe, hongroise, tchèque, slovaque, ruthène et ukrainienne ». L’Espagne admet « comme langues régionales ou minoritaires, les langues reconnues comme officielles dans les statuts de l’Autonomie des Communautés Autonomes du Pays basque, de la Catalogne, des Îles Baléares, de la Galice, de Valence et de Navarre », et reconnaît également les langues « que les statuts de l’Autonomie protègent et sauvegardent dans les territoires où elles se parlent traditionnellement ». La Finlande cite – outre le sami, le romani et la langue carélienne – sa deuxième langue officielle, le suédois, « qui est la langue officielle la moins couramment utilisée en Finlande ».

La Pologne est le seul pays à introduire quatre distinctions : « La langue régionale est la langue kachoube. Les langues des minorités nationales sont le biélorusse, le tchèque, l’hébreu, le yiddish, le lituanien, l’allemand, l’arménien, le russe, le slovaque et l’ukrainien. Les langues des minorités ethniques sont le karaïm, le lemk, le romani et le tatar. Les langues non territoriales sont l'hébreu, le yiddish, le karaïm, l'arménien et le romani. ». La liste est aussi longue dans le cas de la Roumanie qui, dans un premier temps, ne fait aucune distinction entre ses 20 langues « minoritaires » - qui « se réfèrent aux langues des minorités nationales » -, mais élimine ensuite la moitié de ces langues au vu des dispositions de la deuxième partie de la charte.

Et les autres ?

Si certains pays signataires de la Charte européenne des langues régionales et minoritaires ont connu par le passé des conflits ethniques sanglants, qui semblent désormais résolus, du moins sur le papier, cela ne signifie pas a contrario que les pays non-signataires rencontrent des difficultés avec leurs minorités linguistiques. Certes, les pays baltes connaissent des tensions en raison de la présence d'importantes communautés russes, de même que la Belgique, fédération qu'on a pourtant longtemps considérée comme seul exemple réussi de formation d’un État national plurilingue. Sans compter la discrimination dont souffrent les Roms, notamment en Bulgarie. Mais l'absence de signature de la charte peut aussi tenir à l’absence d’un objet à protéger. Ainsi, l’Irlande n’a pas signé la Charte parce que sa langue régionale, le gaëlic irlandais était déjà l’une de ses deux langues officielles - avec l’anglais(8). L’Italie protège l’allemand dans la région autonome du Trentin-Haut-Adige. En Frioul-Venetie julienne, l’allemand, le frioulan, le slovène bénéficient du statut de langues protégées, officiellement reconnues comme langues minoritaires, tout comme le ladin dans ces deux régions et le français en Vallée d’Aoste. La France ne connaît que des « langues régionales ». Par ordre alphabétique : « basque, breton, catalan, corse, dialectes allemands d’Alsace et de Moselle (alsacien et francique mosellan), flamand occidental, francoprovençal, langues d’oïl (bourguignon-morvandiau, champenois, franc-comtois, gallo, lorrain, normand, picard, poitevin-saintongeais (poitevin, saintongeais), wallon), occitan ou langue d’oc (gascon, languedocien, provençal, auvergnat, limousin, vivaro-alpin), parlers liguriens »(9). S’y ajoutent les nombreuses langues d’Outre-Mer, dont les créoles à base française.

Le nombre de signatures recueillies pour l’Initiative citoyenne européenne Minority SafePack(10) à la veille de sa clôture révèle que peu de gens se sentent concernés par ces revendications en faveur des langues minoritaires, notamment au Portugal et en France, mais aussi ailleurs. Quoique toujours modeste, le nombre de signatures est plus élevé en Hongrie et en Roumanie, deux pays qui ont pourtant ratifié la Charte. Est-ce un problème de communication ? Ou cela indique-t-il des inégalités persistantes dans certains pays en dépit de la ratification de la Charte, et une bonne acceptation des mesures déjà en vigueur dans d’autres ? La langue slovène de Carinthie, autrefois en butte à de violentes menaces, est aujourd’hui beaucoup mieux protégée mais ... de moins en moins parlée. Et elle n’est pas la seule dans cette situation.

Les autorités européennes poussent actuellement les États membres de l’Union à mieux tenir compte de leurs langues régionales et minoritaires. La linguiste autrichienne Ruth Wodak, l’un des auteurs majeurs de la Critical Discourse Analysis, et l'une de figures fondatrices, a proposé à Vienne en 2001, à l’occasion d’un colloque sur les « frais » du plurilinguisme, de rompre avec les discours dichotomiques pour les remplacer par un concept d’ « identités multiples »(11) : « dès qu’on peut se réclamer de plusieurs affiliations, qu’on parle plusieurs langues et qu’on appartient à plusieurs groupes, les dichotomies strictes et restrictives perdent leur puissance »(12). Face aux dérives nationalistes, le concept d’une Union multiple, dont les habitants puisent dans leurs appartenances multiples, pourra valoriser le trésor de ses langues régionales et minoritaires, et sa politique linguistique pourra s’appuyer sur l’apprentissage de la langue d'autre chez soi, lequel pourrait tirer profit d’un bain linguistique « naturel ».

(1) L’allemand, l’anglais, le bulgare, le croate, le danois, l’espagnol, l’estonien, le finnois, le français, le grec, le hongrois, l’irlandais, l’italien, le letton, le lituanien, le maltais, le néerlandais, le polonais, le portugais, le roumain, le slovaque, le slovène, le suédois et le tchèque.
(2) Voir Multilinguisme
(3) Charte des langues régionales et minoritaires, p. 1. (PDF 159 Ko)
(4) Voir Rapport sur les langues européennes menacées de disparition et la diversité linguistique au sein de l’Union européenne, 26 juin 2013.
(5) Synthèse en langue française (PDF 1,71 Mo)
Rapport en langue anglaise (PDF 1,71 Mo)
(6) Conseil de l’Europe, La protection et la promotion des langues régionales et minoritaires en Europe, janvier 2018.
(7) Voir pour ici et pour la Croatie, l’Espagne et la Finlande, la Pologne et la Roumanie. Déclaration consignée dans l'instrument de ratification déposé le 28 juin 2001 - Or. angl./ger.
Voir : Conseil de l'Europe 
(8) Heiko F. Marten, Sprachenpolitik. Eine Einführung, Tübingen, Narr, 2016, p. 212.
(9) Voir le site web Langue française et langues de France du ministère de la Culture.
(10) Voir  Minority safepack initiative
(11)  Ruth Wodak, „Auf der Suche nach europäischen Identitäten: homogene und/oder multiple sprachliche Identitäten?“, in Rudolf de Cillia, Hans-Jürgen Krumm, Ruth Wodak (Hrsg.) Die Kosten der Mehrsprachigkeit - Globalisierung und sprachliche Vielfalt. The cost of Multilingualism. Globalisation and Linguistic Diversity. Verlag der Österreichischen Akademie der Wissenschaften, Wien, 2003, p. 125-134, p. 128.
(12) Ibid.

*Herta Luise Ott est professeure en études germaniques à l’Université de Picardie Jules Verne, responsable de l"axe CirIST (Circulation des idées, des savoir et des textes: monde germaniques et autres aires culturelles) au sein du CERCLL (Centre d’Études des Relations et Contacts Linguistiques et Littéraires).

Pour citer cet article : Herta Luise Ott, « L’Union européenne et ses langues régionales et minoritaires », P@ges Europe, 25 avril 2018 – La Documentation française © DILA.

 

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