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Communication, médias

Pour un livre numérique créateur de valeurs

Auteur(s) :

Editeur :

  • Premier ministre

Date de remise : Avril 2010
33 pages

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Dans le prolongement des rapports remis au cours des deux dernières années, Christine Albanel a été chargée par le Premier ministre d'une mission sur le développement du livre numérique. Le présent rapport réfléchit aux enjeux de ce secteur en devenir, ainsi qu'à l'avenir du livre "papier" face au numérique. Il aborde la question de la protection de la propriété intellectuelle et de la diversité culturelle, et évalue le risque lié au piratage qui a touché le cinéma et la musique. Il propose cinq grands axes prioritaires : définir un cadre légal et fiscal le plus approprié au développement du livre numérique (il se prononce notamment en faveur d'un prix unique, à l'image du livre papier) ; préserver la place des différents intervenants (petits éditeurs, libraires, etc.) dans l'économie numérique ; créer une porte d'entrée commune, le "nouveau Gallica", outil partagé des acteurs publics et privés, qui soit la vitrine de l'offre numérique française ; faire avancer au sein de l'Union européenne une démarche partagée dans le secteur du livre ; enfin encourager l'offre numérique privée à s'unifier et à se donner les moyens de son développement.



Le livre numérique : un paysage en train de se construire

Le livre numérique est au cœur d’un paradoxe : le marché, du moins en
France, n’existe pas encore vraiment, et pourtant chacun sait que ses
contours se dessinent de façon accélérée, et sans doute irréversible. D’où le
sentiment d’urgence qui tenaille les acteurs de la chaîne du livre.

Sentiment d’urgence, lié à la conviction que l’attente et la demande des
lecteurs vont augmenter, alors même que le modèle économique qui
permettrait à ce marché d’être créateur de valeur n’est pas clairement défini.

Urgence qui se justifie aussi par l’analogie qu’on ne peut s’empêcher de
faire avec le domaine de la musique : un monde nouveau, celui de l’édition
numérique, va-t-il renverser un monde ancien, fondé notamment sur le
respect des droits des créateurs et des diffuseurs ?

Ce sentiment d’urgence se nourrit enfin des grandes vagues que les
principaux opérateurs internationaux provoquent sur l’océan de l’écrit, qui
ont focalisé, depuis des mois, l’attention médiatique et une partie du débat
public.

Google a été en effet le premier à engager le mouvement par ses tentatives
de numérisation massive de livres, qui ont été vécues par de nombreux
titulaires de droits, partout dans le monde, comme une remise en question
brutale du droit d’auteur. La mise en ligne d’ouvrages protégés et
l’éventualité de leur exploitation marchande selon des protocoles proposés
par l’opérateur seul, sans l’aval des titulaires de droit, a provoqué, à juste
titre, une vive émotion et de nombreux contentieux.

Amazon, célèbre libraire en ligne dont le modèle de distribution s’étend à une infinie variété de marchandises, a développé de son côté une offre
intégrée de distribution de livres numériques qui a rencontré un certain
succès outre-Atlantique, avec environ 400.000 livres numériques, proposés
pour l’essentiel en langue anglaise. L’inquiétude est née de ce qu’Amazon
revendique la fixation des prix, et a, par exemple, déréférencé au Royaume-
Uni un grand éditeur qui n’acceptait pas ses conditions.

La troisième vague est celle provoquée par Apple, qui souhaite étendre sa
stratégie de vente de contenus et de services développée sur les i-pods et les
i-phones. Le lancement de l’i-pad, très médiatisé et qui est un succès,
marque la volonté d’Apple d’être de plus en plus présent sur la distribution
d’ouvrages numériques. La lecture de livres ne sera sans doute pas, à terme,
le premier usage de l’i-pad, que l’on imagine, en raison de ses dimensions,
plus adapté, par exemple, à la lecture de la presse ou de documents
professionnels. Il n’empêche que c’est sa capacité à proposer des livres qui a suscité en France le plus d’appétence mais aussi un grand nombre de
questions, certains commentateurs prédisant la réplication au domaine du
livre du phénomène engendré par l’i-pod sur la musique : prolifération de
copies pirates ; migration de la valeur du contenu vers le lecteur numérique.

Ces grands opérateurs proposent tous des modèles « verticaux », parce qu'à partir de fichiers obtenus de façon plus ou moins consensuelle, ils relient la
distribution de contenus à un récepteur, "reader" ou logiciel, qui
conditionne l'expérience d'achat et de lecture, au possible détriment des
droits des auteurs, de la liberté d’action des éditeurs, de l’activité même des
distributeurs et des libraires. Ils sont donc, par nature, susceptibles de
déstabiliser la chaîne du livre, soit en s’arrogeant des prérogatives de
l’éditeur, soit en provoquant une certaine désintermédiation, par exemple à travers la pratique de la vente directe par l'éditeur au risque de faire
disparaître le libraire, sans oublier "l'auto-édition" qui peut tenter certains
auteurs célèbres, dans l'espoir de conserver à leur seul bénéfice les droits
d'exploitation numériques de leurs ouvrages ou des auteurs inconnus qui
trouvent là l’occasion de proposer leurs œuvres, même si elle n’ont pas
convaincu un éditeur.

Rappelons, au passage, que la chaîne du livre qui permet la publication
d'environ 60 000 livres chaque année en France, fait intervenir plusieurs
acteurs : l’auteur, l’éditeur, l’imprimeur, le distributeur chargé de la
distribution logistique du livre, et en bout de chaîne, avant le lecteur, le
libraire, qui fait découvrir les œuvres nouvelles, maintient un fonds varié et
conseille les passionnés.

La chaîne du livre numérique est, à l’heure actuelle, calquée sur la chaîne
papier :

- les éditeurs qui souhaitent proposer une offre numérique transfèrent leur
catalogue en format numérique ;
- les distributeurs sont chargés de la distribution des fichiers aux clients. Ils
les conservent et gèrent les accès ;
- les « agrégateurs » rassemblent des livres de différentes sources, de
différents éditeurs ;
- les libraires mettent à disposition les livres numériques sur un site Internet,
ou encore via des bornes d'accès installées dans leurs locaux ;

Faut-il, pour préserver tous les maillons de cette chaîne, céder à la tentation
du bunker ? Certainement pas. Les grands opérateurs sont là, au cœur de la
pratique quotidienne de millions d’usagers et répondent à des attentes
légitimes. Il s’agit, en établissant des règles claires, des stratégies
communes, de trouver avec eux le bon modus vivendi et operandi, afin que
des partenariats fructueux puissent se développer, tant avec les grandes
institutions publiques qu’avec les acteurs du privé.

C’est ainsi que nous répondrons aux attentes des lecteurs qui sont et seront
toujours davantage des lecteurs multi-supports, et que nous favoriserons
l’essor du livre numérique au sein de notre paysage culturel.