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Cartables et manuels scolaires : rapport à monsieur le Premier ministre

Auteur(s) :

Editeur :

  • Premier ministre

Date de remise : Avril 1997
77 pages

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Rapport faisant le point sur le poids excessif des cartables : présentation des avis des medecins, des parents d'élèves, des enseignants, des éditeurs. Propositions visant à initier une intervention gouvernementale (intérêt d'une loi, objectif éducatif), mobilisation des partenaires de l'éducation, aménagement des matériels, nouvelles technologies, l'emploi des manuels, favoriser une pédagogie active.


SECTION 1


II - LE CONSTAT p. 6


- LE POIDS EXCESSIF DES CARTABLES p. 7


- LES SOLUTIONS ESSAYEES p. 16


- LES LIVRES SCOLAIRES p. 24


- AUTOUR DU MANUEL p. 34


SECTION 2


III - PROPOSITIONS p. 44


- INITIER UNE INTERVENTION GOUVERNEMENTALE p. 45


- MOBILISER LES PARTENAIRES DE L'EDUCATION p. 47


- SUSCITER DES ACTIONS NOUVELLES p. 50


- FAVORISER UNE PEDAGOGIE ACTIVE p. 54


IV - ANNEXES p. 58







Le poids des cartables et l'obligation pour les écoliers français de transporter chaque jour des manuels et des matériels scolaires relativement lourds, constituent un sujet de critiques et d'interrogations depuis bon nombre d'années. Mais le sujet n'a été abordé que dans des cénacles spécialisés : parents d'élèves, médecins, enseignants, responsables administratifs de l'Education nationale. Avec assez peu d'esprit créateur : un des animateurs du mouvement des « classes nouvelles » qui a entrepris de rénover l'enseignement secondaire dans les années 50 - 60 estime par exemple que « lesmanuels ne sont ni à proscrire,ni proscrits dans (ces) classes ;simplement on les utilise autrement quedans les classes traditionnelles » (L. LEFEBVRE in « Traité des Sciences Pédagogiques »T.5) . Au niveau du Premier Degré, certains sont cependant allés plus loin : les techniques Freinet et autres d'imprimerie à l'école, de correspondance interclasses, de bibliothèques d'élèves, prohibaient nettement l'usage des manuels.


En fait, le cartable des élèves s'est alourdi au cours des dernières années. D'une part, l'amélioration du revenu des familles a donné plus de facilités pour des achats de matériels, autrefois évités parce que considérés comme coûteux : boîtes de compas, classeurs à broches, cahiers multiples, etc ; s'y ajoutent même aujourd'hui de petites calculatrices électroniques... Les aides financières apportées aux parents par l'Etat et les collectivités, l'efficacité croissante de la publicité - notamment dans les magasins à grande surface - ont favorisé le mouvement. Il s'est appliqué de la même façon aux manuels scolaires, devenus plus nombreux, plus riches et plus lourds, sans que l'obligation de les apporter chaque jour en classe ait été mise en question : aucune réflexion pédagogique sur leur nature et leur utilisation n'a permis de modifier les habitudes acquises dans ce domaine. L'apparition de nouvelles techniques d'enseignement, appuyées sur une documentation photocopiée, ou même audiovisuelle et informatique, ne paraît pas non plus avoir entraîné pour les élèves l'allègement des obligations en matière de matériel scolaire individuel à transporter.


Le centralisme caractéristique de l'enseignement public en France, le fonctionnement de l'école en système clos - y compris dans la formation des nouveaux maîtres - ont pu être désignés comme les principaux responsables de cet enracinement de la tradition. Des correspondants nous ont signalé des attitudes de rejet de responsables locaux sur ce problème : « pasde place, pas d'argent » (pour une meilleure organisation) ; « ce n'est pas le poidsdes cartables qui fait le troude la Sécu » ( ? ) ; « l'insuffisance des dépenses publiques est responsable »... « la question ayant de nouveau été posée en conseil de classe, elle a été balayée par l'adjoint au chef d'établissement : « on ne va pas encore parler de cela ! » ; « les sentiments de découragement sont manifestes chez les parents »...


Pour expliquer l'immobilisme constaté, il faut aussi tenir compte des habitudes des éditeurs et des auteurs (presque toujours professeurs ou inspecteurs). Enfin, des psychanalystes estimeraient peut-être que la latitude laissée aux enseignants d'exiger de leurs élèves tel matériel scolaire, tels manuels, est un moyen de confirmer une fonction d'autorité à laquelle ils seraient d'autant plus attachés que cette autorité est, de nos jours, plus délicate à mettre en oeuvre dans l'exercice de la classe elle-même... Pour aller dans ce sens presque jusqu'à la caricature, le transport journalier d'un lourd cartable par un enfant ne correspond-il pas, dans l'inconscient collectif, à l'empreinte « éducative » de la contrainte sociale ?


Pour voir les choses plus simplement, on ne peut qu'être frappé par le caractère presque anormal que revêt, à la veille de l'an 2 000, ce transport journalier de kilos de matériel scolaire, imposé à des enfants, et dont on sait qu'il ne sera utilisé qu'en très faible partie. Transport dans les deux sens entre le domicile et l'école, mais aussi à l'intérieur de l'établissement scolaire. Et il faut bien reconnaître que, pour un enfant de 12 ans, l'obligation de se charger dès 9 heures du matin d'un manuel d'histoire-géographie ou de biologie qui ne lui servira qu'à quinze heures, peut apparaître assez peu rationnelle...


La quasi-absence d'initiatives du monde de la pédagogie concernant ces problèmes a amené des hommes politiques à réagir. Fin 1995, à l'Assemblée Nationale, le député J. GLAVANY, signale au Ministre de l'Education nationale« de nombreux exemples prouvant quele poids des cartables dépasse fréquemment dix kilogrammes et parfois même douze, ce qui, pour des jeunes de onze à quatorze ans, en pleine croissance, ne peut pas ne pas représenter un vrai risque physique. Il lui demande donc quelles mesures il compte prendre pour remédier à ce qu'il faut bien appeler des excès » (Journal Officiel du 8 janvier 1996). François BAYROU a répondu en signalant une note de ses services en date du 17 octobre 1995 dénonçant effectivement le problème du poids excessif des cartables, et demandant aux « communautés éducatives » de s'y intéresser ; diverses actions sont proposées aux Conseils d'Administration et aux professeurs des collèges et lycées pour remédier à l'absence actuelle de solutions. En septembre 1996, au sénat, M. E. HAMEL soulignait à son tour « la surcharge de certains cartables scolaires» et «l'accroissement des dépenses de sécurité sociale consécutives aux douleurs ultérieures de la colonne vertébrale ».


A l'issue de l'année 1995-1996, ces recommandations n'avaient manifestement pas entraîné de mouvement général d'allégèment des cartables d'écoliers. Jean-Yves HABY, député des Hauts de Seine a présenté alors une proposition de loi « imposant aux directeursd'écoles et chefs d'établissements de l'enseignement secondaire de prévoir les moyens de limiter de façon efficace, à un niveau qui ne puisse nuire au développement, et à la santé de chaque élève, le volume et le poids des fournitures scolaires qu'il lui est demandé de transporter entre son établissement et son domicile »(Annexe n°1). L'exposé des motifs précisait qu'on pouvait « envisager qu'un élève d'école primaire ou de collège ne soit pas astreint à porter un matériel scolaire dépassant par exemple 10% de son poids » (pourcentage qui apparaissait déjà dans la note ministérielle d'octobre 1995). Cette proposition de loi a été enregistrée le 26 juin 1996 à l'Assemblée Nationale sous le numéro 2918 ; elle a été co-signée par 24 parlementaires. Son accueil fut très mitigé.


Dans la majorité même, des voix ont mis en doute l'intérêt d'une loi pour régler ce qui pouvait apparaître comme un problème d'intendance. La plus remarquée fut celle de Philippe SEGUIN, Président de l'Assemblée Nationale, déclarant à un journal de jeunes que, s'il reconnaissait que le poids des cartables était « scandaleux », il préfèrerait néanmoins que l'on évite de faire une loi pour y remédier.« Il y a 100 moyens simples derégler ce problème. Une loi,cela fera joli, mais il sera impossiblede la faire appliquer » (« Mon quotidien » - 29/10/96). Certes, la réponse à des questions de (jeunes) journalistes n'est pas tenue d'avoir la rigueur d'un discours-programme ; mais on ne peut s'empêcher de noter la contradiction apparente entre le conseil d'utiliser « 100 moyens simples » pour régler un problème et la dénonciation de l'impossibilité d'appliquer - au travers de ces moyens - une loi qui en fixerait l'obligation...


Du coté des parents d'élèves, M. DUPON - LAHITTE, Président de la Fédération des Conseils de Parents d'Elèves (FCPE), considéra, lui, que « la proposition dudéputé a un coté sympathique,mais étrange, voire excessif,et difficilement applicable » ; quant à M. BOCQUET, président de la Fédération des Parents d'Elèves de l'Enseignement Public (PEEP), il affirma carrément qu'il s'agissait «d'un simple coup de pub ne menantnulle part ».


D'autres articles de presse ont repris des positions critiques contre le fait de légiférer sur la question : « Contre le poids descartables, le bon sens plutôt qu'uneloi » (« Le Quotidien du médecin », 09/09/96) ; « La loi doit-elle tout faireet tout réglementer ? » (IDEF - 10/96) ;« La gestion des cartables estdavantage le rôle des professeurs quecelui des députés » (Pr. Calder - cité par « France-soir », 06/09/96). Oui, mais si « le bon sens » et « les professeurs » n'apportent pas de solutions, doit-on laisser les choses en l'état alors que plusieurs millions d'enfants sont concernés ?


La proposition de Jean-Yves HABY se borne à créer une obligation nouvelle pour une certaine catégorie de responsables administratifs ; de nombreux exemples de telles obligations existent dans notre législation. D'autres spécialistes qui se sont intéressés à la question du poids excessif des cartables souhaitent même que les textes officiels soient plus contraignants : par exemple qu'un tableau précis du poids maximum par âge puisse être établi par une commission médicale, et son respect contrôlé par l'Inspection ; que des incitations financières (taux de TVA) encouragent les solutions d'éditions de matériels allégés, etc...


L'agitation médiatique ainsi créée autour de la question a heureusement été considérée par le ministre de l'Education Nationale, François BAYROU, comme un levier lui permettant d'avancer dans le traitement d'une affaire délicate. « FélicitantJean-Yves HABY de son initiative »,il envisagea d'abord de compléter les recommandations publiées par ses services en 1995. Mais cette voie risquait manifestement de déboucher sur l'inefficacité constatée précédemment. Le fait d'imposer à des élèves de transporter chaque jour entre leur lieu d'enseignement et leur domicile tout un matériel scolaire individuel est lié à des habitudes pédagogiques qu'il importe d'analyser ; leur modification éventuelle ne peut intervenir qu'après une réflexion approfondie, et la réalisation d'un consensus entre toutes les parties concernées : fabricants, familles, enseignants et responsables éducatifs.


François BAYROU proposa de confier cette démarche élargie à Jean-Yves HABY ; il fut approuvé en cela par le Premier ministre Alain JUPPE, qui adressa à ce dernier une lettre de mission le 28 octobre 1996 (Annexe n°2). A partir d'un constat matériel (le poids croissant des manuels et des fournitures scolaires), elle pose « la questiondu bon usage des ouvrages deréférence retenus par les enseignants»,et invite à « une réflexion plusgénérale sur l'utilisation desoutils pédagogiques dont disposentactuellement les élèves ».


Le rapport qui suit propose d'abord une analyse des situations liées à ces différents aspects ; puis une série de propositions et recommandations.


Sa rédaction s'est appuyée sur les ouvrages et articles déjà publiés sur le sujet, et sur des courriers échangés avec des chercheurs. Ont également été consultés : l'Inspection Générale du Ministère de l'Education Nationale, de l'Enseignement supérieur et de la Recherche, les représentants des Syndicats de personnels et des Associations de parents d'élèves, le Syndicat National de l'Edition et les principaux éditeurs de manuels scolaires, l'Association « Savoir lire » ; etc. Deux sondages d'opinion ont été utilisés (Annexe n°4) et deux enquêtes directes ont été effectuées sur le terrain, au contact d'écoles primaires et de collèges (direction, enseignants, parents et élèves). Enfin, le Ministère de l'Education Nationale a apporté son concours à certaines recherches et à la réalisation matérielle du rapport. L'annexe n°5 donne par ailleurs la liste des personnes qui nous ont fait bénéficier de leurs avis et observations.







Monsieur le Député,


L'étendue actuelle des programmes scolaires comme la diversité des méthodes pédagogiques utilisées contribuent à ce que les enfants transportent quotidiennement un poids croissant de manuels et fournitures scolaires. Ce phénomène suscite des inquiétudes chez les parents d'élèves. Il pose la question de l'apprentissage des méthodes de travail par les élèves et, plus généralement, celle du bon usage des ouvrages de référence retenus par les enseignants.


L'attention des chefs d'établissement a déjà été attirée sur cette question. Ainsi, la note du 17 octobre 1995 proposait diverses mesures de prévention et d'organisation de la vie scolaire permettant de corriger certains excès.


Toutefois, l'acuité du phénomène, qu'attestent les nombreuses interventions de parlementaires, de parents d'élèves et d'enseignants, me semble mériter un examen approfondi. Aussi ai-je décidé de vous confier une mission au titre de l'article LO 144 du code électoral auprès du Ministre de l'Education Nationale, de l'Enseignement Supérieur et de la Recherche.


Je souhaite que vous procédiez aux constats et observations relatives aux conditions d'utilisation des manuels et fournitures scolaires demandés aux familles, et que vous mettiez en lumière les pratiques de transport qu'engendrent ces conditions pour les élèves. Sur cette base, vous voudrez bien formuler les propositions et recommandations nécessaires.


Monsieur Jean-Yves HABY Député des Hauts-de-Seine Assemblée Nationale 126, rue de l'Université, 755007 PARIS


.../...


Votre étude et vos réflexions s'attacheront notamment :


- à déterminer les éventuels aménagements matériels dont pourraient bénéficier les élèves, afin de prévenir tout transport superflu ;


- à définir le cadre et les modalités d'un meilleur apprentissage - de l'utilisation des outils de travail ;


- à préciser les conditions d'une meilleure information des familles, en soulignant le rôle de l'encadrement pédagogique, notamment des professeurs principaux.


Je souhaite, en outre, que le rapport que vous établirez soit l'occasion d'une réflexion plus générale sur l'utilisation des outils pédagogiques dont disposent actuellement les élèves, en envisageant les évolutions possibles de leur nature, en particulier leur mise en commun à plusieurs cycles ou plusieurs disciplines. Cette réflexion prendra en compte les rénovations pédagogiques intervenant actuellement au niveau des collèges.


Pour accomplir cette mission, vous trouverez d'utiles collaborations auprès des directions concernées du ministère de l'éducation nationale, de i'enseignement supérieur et de la recherche, pius particulièrement la direction des écoles et celle des lycées et collèges.


Il va sans dire que vous aurez beaucoup à retirer des contacts avec les auteurs et éditeurs de manuels scolaires, les associations de parents d'élèves ainsi que les chercheurs en sciences de l'éducation.


Vous remerciant très vivement d'accepter la présente mission, je vous prie d'agréer, Monsieur le Député, l'expression de mes sentiments les meilleurs et cordiaux.